Mode d’emploi dialogué à destination des ancien·nes et néo-militant·es 

Mode d’emploi dialogué à destination des ancien·nes et néo-militant·es 

Les organisations militantes sont un monde en soi. Et ce n’est jamais facile d’arriver dans ce monde, ni d’ailleurs d’y accueillir de nouvelles personnes. Les incompréhensions, parfois les attentes trop implicites, ou les réflexes venus d’ailleurs, peuvent être synonymes de tension, et parfois, de déception. 

Le texte qui suit est une petite pièce de théâtre sans prétention, qui, peut-être de manière un peu caricaturale (donc un peu amusante), illustre ce genre de décalages. Dans l’idée, elle peut servir à nouer le dialogue, servir de support à une discussion entre néo-militantes et personnes qui essaient de les accueillir.

Cette succession de saynètes est à mettre en lien avec d’autres articles parus sur le blog pouvoirhabitant.fr, notamment l’article « Les “déçus”, posture symptomatique du consumérisme militant ».

***

Fin d’une réunion d’accueil dans un local associatif un peu en désordre — affiches politiques défraîchies, tasses à café éparpillées, ordinateurs anciens. Camille, la quarantaine, cheveux gris tôt venus, range des papiers. Théo, la trentaine, look soigné mais décontracté, reste après les autres. Il hésite, puis s’approche.

Théo (souriant, un peu nerveux) :
Je… je voulais vous remercier. Vraiment. Ce que vous avez dit tout à l’heure sur la justice sociale, ça m’a parlé. Enfin, beaucoup.

Camille (lève les yeux, sourit légèrement) :
Ah bon ? Qu’est-ce qui t’a marqué ?

Théo :
Le truc sur le fait que “le système ne se réforme pas, il se détourne”. J’ai vu ça sur une vidéo de vous, il y a deux mois. Depuis, je vous suis un peu… Et là, en venant ce soir, je me suis dit : c’est ici que ça se passe.

Camille (pose son stylo, attentive) :
Tu nous suis depuis deux mois… et c’est la première fois que tu viens au local ?

Théo (un peu gêné) :
Oui… Enfin, j’ai partagé vos trucs sur les réseaux, j’ai signé vos pétitions. Mais je voulais voir “en vrai”. Et puis, un pote m’a dit que vous étiez super cohérents, pas comme les autres.

Camille (doucement) :
“Cohérents”… C’est un mot qui fait rêver. Mais tu sais ce que ça coûte, la cohérence ?

Théo (enthousiaste) :
Oui ! Être fidèle à ses idées, quoi. Ne pas faire comme le PS ou les Verts, qui disent une chose en campagne et en font une autre après.

Camille (soupire, presque imperceptiblement) :
Théo… Tu sais depuis combien de temps cette organisation existe ?

Théo (hésite) :
Euh… Dix ans ?

Camille :
Vingt-sept. Et on a survécu à trois scissions, deux faillites médiatiques, et une descente de police. Pas parce qu’on était “parfaits”, mais parce qu’on a appris à tenir, même quand c’était moche.

Théo (un peu déstabilisé, mais toujours enthousiaste) :
Justement ! C’est ça que j’aime. Vous avez l’air… vraiment engagés. Pas comme ces gens qui militent juste pour se sentir bien.

Camille (le regarde un moment, puis) :
Alors… bienvenue. Mais ne t’attends pas à ce qu’on corresponde à l’image que tu t’es faite en regardant une vidéo de trois minutes.

Théo (sourit, un peu trop vite) :
Oh, je suis réaliste ! Je sais que c’est du boulot. Mais franchement… j’ai l’impression que c’est ici que je dois être.

(Camille hoche la tête, sans répondre tout de suite. Elle range une dernière feuille. Le silence dure un peu trop longtemps.)

***

Quelques jours plus tard. Théo est revenu pour participer à une réunion de préparation d’une action locale. Il a lu quelques documents, posé des questions sur le groupe Telegram. Il arrive avec des idées précises — et un peu d’impatience.

Théo (en entrant, enthousiaste mais plus direct) :
Salut Camille ! J’ai relu le compte rendu de la dernière AG, et j’ai une question. Pourquoi on n’a pas pris position sur le projet de loi climat ? C’est quand même le cœur de nos combats, non ?

Camille (lève les yeux de son ordinateur, calme) :
On en a discuté. Mais on est en plein milieu d’une campagne avec les syndicats de transports. Si on sort une déclaration séparée maintenant, on casse l’unité du front. Tu comprends ?

Théo (fronce les sourcils) :
Mais… ce n’est pas contradictoire. On peut soutenir les syndicats et critiquer le texte. Au contraire, c’est cohérent ! Je ne comprends pas pourquoi on attend.

Camille :
Parce que la politique, ce n’est pas seulement avoir raison. C’est aussi choisir le bon moment, les bons alliés, les bons silences. Ce que tu appelles “cohérence”, d’autres l’appellent “isolement”.

Théo (un peu agacé) :
Ah, donc on se tait pour ne pas fâcher ? C’est un peu… réaliste, non ?

Camille (sans ironie) :
Oui. Très réaliste. Tu penses qu’on a gagné quoi, dans l’histoire, en criant seuls dans le désert ?

(Silence. Théo regarde autour de lui, comme s’il découvrait soudain que le local n’est pas un studio de podcast, mais un lieu de travail fatigué.)

Théo (plus bas) :
C’est juste que… je m’attendais à autre chose. Quand j’ai vu votre vidéo sur la désobéissance civile, j’ai cru qu’on agissait vite, qu’on ne tergiversait pas.

Camille (doucement) :
La désobéissance, Théo, ce n’est pas du théâtre. C’est une stratégie. Et elle ne marche que si elle est ancrée dans un rapport de force réel. Pas dans un like sur Instagram.

Théo (hésite, puis) :
OK… Mais du coup, qui décide de ce rapport de force ? Parce que là, j’ai l’impression que c’est toujours les mêmes qui parlent. Vous, et deux ou trois autres.

Camille (s’arrête de taper, le regarde) :
Tu es là depuis dix jours. Tu crois vraiment que tu peux juger qui “devrait parler” ?

(Théo rougit légèrement. Camille reprend, plus posément.)

Camille :
Ceux qui parlent aujourd’hui, c’est parce qu’ils ont été là quand personne ne voulait venir. Quand les locaux étaient menacés d’expulsion, quand les subventions ont été coupées, quand les médias nous traitaient de “radicaux inutiles”. Tu penses qu’on garde le micro par plaisir ? On le garde parce que personne d’autre ne veut le porter.

Théo (après un silence) :
… Je veux bien le porter, moi.

Camille (sourit, presque tristement) :
Alors commence par écouter. Vraiment. Pas pour répondre, mais pour comprendre. Parce que si tu restes dans ton idée de ce qu’on devrait être… tu vas partir déçu. Et tu diras que c’est nous qui t’avons trahi. 

***

Quelques semaines plus tard. Théo a participé à deux actions, mais il reste frustré. Il aborde Camille à la fin d’une réunion restreinte à laquelle il n’a pas été invité — ce qui l’a vexé.

Théo (un peu tendu, en la coinçant près de la photocopieuse) :
Pourquoi je n’étais pas invité à la réunion de stratégie ce matin ?

Camille (sans surprise) :
Parce que c’était une réunion de coordination entre les responsables de pôle. Tu n’es dans aucun pôle.

Théo :
Mais j’ai proposé de m’occuper du pôle com’ ! Personne n’a répondu.

Camille :
Parce qu’on n’a pas besoin d’un nouveau pôle com’. On a déjà trois personnes qui gèrent ça, bénévolement, depuis des années. Ce qu’on cherche, ce n’est pas des chefs de projet, c’est des gens qui acceptent de faire du tractage à 8h un samedi sous la pluie.

Théo (frustré) :
OK, mais du coup… pourquoi c’est toujours les mêmes qui décident ? Vous ne pensez pas qu’il faudrait que ça “tourne” ? Que de nouvelles têtes prennent le relais ?

Camille (s’adosse au mur, croise les bras) :
Tu crois que c’est une question de “têtes” ? Ce n’est pas un casting. Ce sont des gens qui ont appris à négocier avec la mairie, à désamorcer les conflits internes, à écrire des subventions en respectant les cadres légaux… Tu penses que ça s’improvise ?

Théo :
Non, mais… si personne ne laisse la place, comment les autres peuvent apprendre ?

Camille (le regarde droit dans les yeux) :
On ne “laisse” pas la place, Théo. La place, on la prend ! En restant, en écoutant, en se trompant, en réparant ses erreurs. Pas en arrivant en disant : “Moi, je ferais mieux.”

(Silence. Théo baisse les yeux.)

Camille (plus doucement) :
Tu sais ce qui se passe quand les figures historiques partent du jour au lendemain ? L’organisation s’effondre. Pas parce qu’elles sont irremplaçables, mais parce que personne n’a pris le temps d’apprendre ce qu’elles savaient. On a vu ça dans dix autres collectifs. Le départ des “tauliers” ne libère pas la parole. Il vide le bateau.

Théo (hésite) :
Mais… vous n’avez jamais peur de devenir des “carriéristes” ? De vous accrocher au pouvoir ?

Camille (sourit, amèrement) :
Si. Tout le temps. Mais tu sais ce qui est pire ? Être accusé de carriérisme par quelqu’un qui n’a jamais passé une nuit à rédiger un communiqué à 3h du matin, ni risqué un licenciement pour une action syndicale, ni perdu des amis à cause de ses choix politiques.

(Elle marque une pause, puis, presque à voix basse 🙂

Camille :
Tu crois que je fais ça pour le pouvoir ? Regarde-moi. J’ai quarante ans, je vis en colocation, je gagne 1 400 euros par mois, et je dors mal depuis vingt ans. Si c’est ça, le pouvoir… alors oui, je suis une ambitieuse.

Théo (mal à l’aise) :
Ce n’est pas ce que je voulais dire…

Camille :
Je sais. Mais c’est ce que beaucoup pensent. Et un jour, ils partent en disant : “Ils ont trahi.” Alors qu’en réalité, ils n’ont jamais vraiment été là. 

***

Quelques jours après la réunion tendue. Théo est revenu, mais il est plus distant. Il a posté un message ambigu sur le groupe Telegram : « Dur de rester motivé quand les décisions se prennent dans l’opacité… » Camille l’interpelle en fin de soirée, alors qu’ils rangent les chaises.

Camille (sans agressivité, mais directe) :
Théo, ton message sur Telegram… Tu parles d’« opacité ». Mais tu as assisté à trois réunions ouvertes, tu as accès à tous les comptes rendus, et tu peux poser tes questions à n’importe qui. Où est l’opacité ?

Théo (hésite, puis) :
Ce n’est pas ça… C’est que… je ne comprends pas pourquoi certaines décisions se prennent sans qu’on en discute tous ensemble. Comme si on devait juste exécuter.

Camille :
Et si on votait chaque virgule de chaque communiqué à 80 personnes ? On n’aurait plus le temps d’agir. On passerait nos journées à se mettre d’accord sur des formulations. Tu crois que c’est ça, la démocratie ?

Théo :
Non, mais… au moins, on aurait le sentiment d’être impliqués. Là, j’ai l’impression d’être un exécutant. Comme dans une boîte.

Camille (s’arrête de ranger, le regarde) :
Ah. Donc tu t’attendais à ce que ce soit… une entreprise ? Où tu arrives, tu donnes ton avis, et si tu n’es pas satisfait, tu donnes ton préavis ?

Théo (sur la défensive) :
Je ne dis pas ça ! Mais quand j’ai rejoint, je pensais qu’on construirait quelque chose ensemble. Pas que je viendrais juste aider ceux qui décident.

Camille (doucement, presque triste) :
Théo… tu n’es pas chez nous. Tu es avec nous. Il y a une différence. Chez soi, on exige. Avec les autres, on construit. Même quand ce n’est pas parfait.

(Elle s’assoit sur une chaise, fatiguée.)

Camille :
Tu sais ce qui me frappe, chez beaucoup de nouveaux ? C’est qu’ils traitent l’organisation comme un fournisseur de sens. Ils viennent chercher de la cohérence, de la reconnaissance, de la communauté… Et dès que ça ne leur plaît plus, ils disent qu’on les a déçus. Mais personne ne leur a promis un spa militant.

Théo (blessé) :
Je ne cherche pas un spa ! Je veux juste que ce soit… juste.

Camille :
La justice, ce n’est pas un produit. C’est un combat. Et les combats, ils sont sales, lents, pleins de compromis. Si tu veux de la pureté, va dans une secte. Ici, on essaie de changer le monde tel qu’il est — pas celui de tes rêves.

(Silence. Théo regarde ses chaussures.)

Camille (plus doucement) :
Dis-moi… si demain, tu quittais une entreprise parce qu’elle ne correspondait pas à tes valeurs, est-ce que tu dirais qu’elle t’a trahi ?

Théo (après un temps) :
Non… Je dirais qu’elle n’était pas faite pour moi.

Camille :
Alors pourquoi, ici, c’est une trahison ?

Théo ne répond pas. La question reste en suspens.

***

Quelques jours plus tard. Le local est presque vide. Il pleut dehors. Théo est revenu, seul, sans enthousiasme ni colère. Il trouve Camille en train de trier des archives — des dossiers jaunis, des photos de manifs des années 2000.

Théo (doucement, depuis la porte) :
Je peux rester un peu ?

Camille (sans lever les yeux) :
C’est un local ouvert. Tu n’as pas besoin de permission.

(Théo entre, s’assoit à distance. Silence.)

Théo :
J’ai réfléchi… à ce que tu m’as dit. Sur le fait que je traite l’organisation comme un fournisseur.

Camille (pose un dossier) :
Et ?

Théo :
Et… j’ai peut-être fait ça. Sans m’en rendre compte. J’attendais que ça me donne quelque chose : du sens, de la clarté, une communauté. Mais je n’ai pas vraiment pensé à ce que moi, je pouvais apporter… à long terme.

Camille (le regarde enfin) :
Tu n’es pas obligé de t’investir à fond. Personne ne te demande de sacrifier ta vie. Mais si tu restes, reste présent. Pas juste quand ça te plaît. Et surtout… ne pars pas en disant qu’on t’a trahi parce qu’on n’était pas à la hauteur de ton idéal.

Théo :
Et si je veux juste aider, sans devenir un “militant” au sens fort ?

Camille (sourit, sincèrement cette fois) :
Alors fais-le. Viens quand tu peux. Partage ce qu’on fait. Apporte ton regard, tes compétences. Même si c’est juste relire un tract ou tenir un stand. Mais ne te mets pas à juger comme si tu avais tout compris en trois semaines. Et ne confonds pas absence de pureté avec trahison.

(Elle tend une tasse de thé qu’elle vient de préparer.)

Camille :
Tu sais, la loyauté, ce n’est pas de l’obéissance. C’est le choix de rester quand les autres partent en criant “trahison”. Parce qu’ils préfèrent leur image du combat à la réalité du combat.

Théo (prend la tasse, hésite) :
Et vous… vous n’avez jamais eu envie de tout lâcher ?

Camille (regarde par la fenêtre, la pluie qui tombe) :
Tous les mois. Parfois tous les jours. Mais je reste. Pas parce que je crois qu’on va gagner demain. Mais parce que si personne ne reste… il n’y aura plus personne pour dire que c’était possible.

(Silence. Théo boit une gorgée.)

Théo :
Je vais rester. Pour l’instant. Pas comme un héros. Juste… comme quelqu’un qui apprend.

Camille (hoche la tête) :
C’est déjà beaucoup. 

Cette petite pièce n’est pas un règlement de comptes, ni une leçon donnée à qui que ce soit.
Elle est née d’un malaise : celui que l’on ressent quand les réunions s’éternisent, quand les visages changent trop vite, quand ceux qui arrivent ont l’impression que tout est verrouillé, et ceux qui restent ont le sentiment que plus personne ne comprend ce qu’ils ont traversé.

Je crois que beaucoup d’entre nous, dans les collectifs, portent à la fois la fatigue des anciens et l’impatience des nouveaux.
Les uns et les autres partagent le même désir de transformation, mais ne parlent plus tout à fait la même langue.
Les anciens, parfois, gardent la mémoire des défaites et des coups reçus, et cette mémoire pèse.
Les nouveaux, eux, arrivent avec l’urgence du monde qui brûle, l’envie d’en finir avec les hiérarchies, les délais, les compromis.
Entre ces deux élans, il n’y a pas d’ennemis, seulement des blessures qui ne se connaissent pas encore.

Le collectif n’existe pas sans cette friction.
On ne transmet pas seulement des outils, mais aussi des silences, des maladresses, des fatigues.
Et comprendre cela, c’est déjà un début de fraternité, ce qui est nécessaire.

Aux anciens, je dirais : laissez une place au désordre, à la maladresse, à la naïveté même.
Ce sont souvent elles qui rallument le feu.
Aux nouveaux : ne confondez pas lenteur et inertie.
Derrière chaque geste un peu raide, il y a souvent la mémoire d’un combat perdu, ou d’un ami tombé en route.

Et à tous : souvenons-nous que militer, ce n’est pas seulement avoir raison, mais apprendre à durer ensemble.
À tenir malgré la lassitude, à réinventer sans effacer, à parler sans se juger.
C’est une forme d’amour, fragile, exigeante, obstinée, qui ne se dit pas toujours, mais qui, parfois, sauve tout le reste.

9 min.