Les milieux militants au sens large sont traversés par des tensions et des crises régulières, qui débouchent fréquemment sur l’affaiblissement des organisations, par des phénomènes « d’explosion », de règlements de compte, de harcèlement.
De l’extérieur, bien souvent, ces phénomènes sont inexplicables : que des gens divergent et se séparent, pourquoi pas, mais pourquoi se déchirent-ils ? Pourquoi tant de violence ? Pourquoi ne pas laisser chacun cheminer en paix de son côté ?
Si nous supposons que nous avons affaire à des personnes sincèrement engagées, qui ont pris la décision de militer ensemble, ou dans des directions proches, comment se fait-il que certains puissent prendre la décision d’attaquer publiquement, voire de harceler, leurs anciens alliés ou camarades ? Et nous ne parlons pas ici d’échanges critiques argumentés, mais bien d’une volonté de destruction au moins politique, si ce n’est souvent personnelle, avec des conséquences négatives pour le camp auquel l’ensemble des parties disent appartenir.
Cet étonnement ouvre deux hypothèses :
- ou bien il y a une action délibérée et planifiée de certaines forces pour fragiliser certaines mouvances politiques ;
- ou bien il y a une forme d’irrationalité dans ces événements ;
Dans la plupart des cas, la première hypothèse ne peut pas être écartée. Si les cas de figure diffèrent, il y a toujours deux types de forces qui peuvent avoir intérêt à faire éclater un groupe : les groupes concurrents proches, et les groupes opposés qui seraient menacés. Les groupes proches peuvent récupérer un peu de visibilité et de force, recruter plus facilement,… – mais doivent soupeser l’impact sur la dynamique globale de la mouvance dont ils font partie. À l’inverse, les groupes complètement opposés, voire les dépositaires d’intérêts économiques ou de sécurité, ont un intérêt certain à faire éclater certains groupes qui menacent trop directement leurs intérêts. Ou de façon moins risquée, ils peuvent encourager plus ou moins activement les divisions de la mouvance adverse pour affaiblir sa capacité à agir efficacement ou à s’allier. Les actions en ce sens peuvent être plus ou moins sophistiquées : diffuser quelques rumeurs, encourager les outsiders à s’affirmer, tenir régulièrement des propos négatifs voire diffamatoires sur des personnes ou un collectif, jusqu’à des stratégies poussées d’enquête, d’infiltration ou d’entrisme.
Cependant, cette première hypothèse ne se suffit pas en elle-même : face à un groupe soudé et organisé, des alliances solides, des accointances idéologiques développées sur le temps long, ces tentatives font long feu. Par ailleurs, l’ensemble des personnes qui participent à des violences intracommunautaires, jusqu’à traiter d’anciens camarades en ennemis, ne sont pas des personnes qui ont fait de l’entrisme. Même en imaginant que quelques personnes suivent un agenda rationnel et soufflent sur les braises, il faut bien que d’autres soient entraînées dans ce mouvement et acceptent d’y participer. Les formes de violence diffèrent suivant les contextes : des textes accusatoires, des dégradations, des violences physiques, du harcèlement moral. La plupart des participants à ces violences n’ont probablement rien à y gagner, et, bien souvent, toutes les tentatives de médiation se heurtent à une espèce de rage sans fin.
Ce qui surprend au premier abord, c’est le caractère archaïque des “embrouilles de milieu”. S’il y a de manière quasi systématique une composante politique à la crise, autrement dit des désaccords de fond, ces désaccords n’expliquent qu’en partie la survenue et le déroulé de la crise. Il est difficile d’expliquer comment des désaccords deviendraient si forts alors qu’ils paraissaient secondaires – puisque parfois des personnes qui se déchirent ont fait partie de la même organisation, ou se sont alliées au sein de mouvements plus larges. Et surtout, qu’est-ce qui expliquerait que ces désaccords jadis secondaires justifieraient d’employer des pratiques plus violentes et plus intenses que celles employées contre des adversaires politiques beaucoup plus éloignés ?
Il y a pourtant une manière rationnelle de faire face à ces tensions. Par exemple, la mise en place de systèmes de courants internes, avec des mécanismes de vote ou de composition, qui permet soit de trancher par majorité, soit de travailler à un compromis entre courants, ce qui est possible lorsqu’aucun ne remet en cause l’existence ou la finalité de l’organisation elle-même. Et concernant les rapports interpersonnels, il existe de nombreuses méthodes d’analyse collective, de médiation, de réparation, qui sont bien plus susceptibles d’apporter du réconfort et des améliorations.
Nous reviendrons par ailleurs sur d’autres aspects de ces “crises de milieu”, qui sont encore davantage propres à notre époque. Citons-en deux : la place du consumérisme de l’engagement, souvent associé à une vision postmoderne et un post-rationalisme qui accorde le primat aux ressentis individuels ; le rapport hostile aux organisations considérées comme espaces de domination. Ces facteurs expliquent sans doute le faible attachement aux organisations – et donc la facilité avec laquelle elles peuvent être ciblées voire sabordées, quitte à affaiblir le camp social auquel elles appartiennent. Cependant, l’individualisme, et encore moins l’anti-autoritarisme, ne peuvent expliquer le fait de se sentir légitime à être violent envers des personnes. C’est autre chose qui se joue.
La violence intracommunautaire qui traverse régulièrement les milieux militants semble à première vue paradoxale : comment des groupes partageant des objectifs communs et des luttes communes peuvent-ils sombrer dans des conflits internes parfois plus destructeurs que leurs affrontements avec leurs adversaires extérieurs ? Pour comprendre ce phénomène, la théorie de la violence sacrificielle de René Girard offre un cadre d’analyse particulièrement pertinent.
Le désir mimétique : source de rivalité et de tension
René Girard est un historien et anthropologue français (1923-2015), connu pour ses travaux théoriques dans le champ de l’anthropologie de la violence et du religieux. Nous essaierons ici d’appliquer le cœur de ses hypothèses au contexte spécifique de la violence entre militants, sans nous prononcer sur leur caractère universel ou leur validité générale. Dans ce contexte, cependant, elles nous semblent susceptibles d’apporter un éclairage précieux.
Au cœur de la théorie girardienne se trouve le concept de désir mimétique, selon lequel les individus ou les groupes désirent ce que d’autres désirent, non pas en fonction d’un besoin objectif, mais par imitation. Dans ce cas, le désir d’une personne se tourne vers un objet qui est déjà désiré par un modèle : si ce modèle désire cet objet, c’est qu’il a quelque chose à en attendre. Au fond, je me dis que si j’ai accès à cet objet, j’obtiendrai peut-être quelques-unes des qualités que je perçois chez ce modèle. Le phénomène du désir mimétique permettrait d’expliquer certaines situations.
Dans le cadre des milieux militants, des rivalités peuvent se manifester par une lutte pour la légitimité, l’influence ou le leadership. Il arrive ainsi que deux tendances au sein d’un collectif en viennent à s’affronter violemment parce qu’elles convoitent toutes deux une position d’hégémonie symbolique ou une reconnaissance externe. Mais dans le cadre du désir mimétique entre personnes, il arrive que l’enjeu de pouvoir soit moins direct. Il s’agit moins d’une lutte pour influencer l’organisation dans un sens différent, que d’une rivalité pour accéder à une fonction symbolique, parfois d’apparence complètement anodine. Par exemple, si un leader habituel du groupe produit régulièrement les comptes-rendus, des personnes peuvent souhaiter rédiger les comptes-rendus. Le fait de rédiger le compte-rendu peut être alors perçu comme une source de pouvoir, quand d’autres organisations y voient une tâche peu importante. Cela peut être le cas de la même manière d’autres fonctions, qui selon les cas seront valorisées symboliquement de façon très variable : gérer la comptabilité, organiser les réunions, accueillir de nouvelles personnes,…
L’attribut de pouvoir, surtout lorsque celui-ci est informel, est ainsi avant tout un objet de désir mimétique. Souvent, les leaders n’ont ainsi pas conscience que cette tâche est un attribut de pouvoir. Au contraire, ils peuvent avoir envie de s’en débarrasser. Ce qui est troublant pour les autres membres du groupe, c’est que passé dans d’autres mains, une même tâche, une même fonction, un même objet peut cesser d’être un attribut de pouvoir, devenir moins important que la nouvelle chose dont s’occupe le leader. Mettons qu’il se mette à rédiger des articles, à participer à des colloques, ou à des réunions avec d’autres groupes : personne ne s’en préoccupait avant, et maintenant, c’est « là que ça se joue ». De la même manière, des personnes peuvent aussi être l’objet d’un désir mimétique : si une personne semble proche d’un leader, alors elle est parée de qualités nouvelles et devient désirable (en même temps qu’inquiétante et suspecte).
Ces constats rejoignent en partie ceux que fait Jo Freeman dans son article La tyrannie de l’absence de structure. Il est vrai que lorsqu’aucune structure organisationnelle claire n’existe pour canaliser ces rivalités (par exemple par des processus de vote majoritaire ou des mécanismes de gestion des conflits), les différences d’opinion ou de stratégie peuvent rapidement dégénérer en antagonismes personnels. On remarquera cependant que, même dans un cadre formalisé, la dynamique du désir mimétique peut tout à fait prendre une place centrale. Dans les exemples que nous avons donnés, même une rotation formelle des mandats n’enlève pas le pouvoir social ou symbolique d’une personne. Certes, cela ouvre à d’autres personnes la possibilité d’en développer, mais l’ancien leader, ou l’ancien responsable, peut continuer d’apparaître comme la véritable figure d’autorité, ou tout simplement comme une personne dotée d’une puissance symbolique. Souvent, on va même se demander si le nouveau cœur du pouvoir – là où ça se passe vraiment – n’est pas plutôt là où cette personne est désormais active. Ainsi n’est-ce pas au sein de l’Institut La Boétie que se trouve le nouveau pouvoir de la France insoumise ? Si Marine Le Pen n’est plus présidente de son parti, n’est-ce pas que désormais, « ça se joue » avant tout au parlement ?
Cette dynamique existe aussi, et produit même des tensions particulièrement intenses, dans des milieux où l’autonomie et l’égalitarisme sont souvent des valeurs cardinales. Ainsi, dans les groupes militants de l’espace des luttes sociales et écologiques, paradoxalement, toute cette symbolique joue d’autant plus, y compris sur des choses très subtiles. Les marqueurs symboliques du pouvoir sont masqués, effacés, pour ne pas heurter. Ainsi, dans le cadre d’une médiation, une personne a relaté avoir fondu en larmes en entendant un soir une leader répondre en blaguant sur le fait que « sans elle le mouvement n’existerait plus ». C’était sans doute d’autant plus dur à entendre que c’est une prédiction qui se serait avérée fausse sur le plan formel, mais vraie sur le plan de la dynamique réelle. Dans un autre cas, quelqu’un a vécu de manière extrêmement dure le fait d’entendre à propos d’une autre personne : « il faudrait cloner X, elle est tellement efficace ». L’égalité formelle entre les membres ouvre une autre sorte d’espace, où les qualités personnelles vont jouer un rôle central.
Alors que nous sommes pris par une impression d’impuissance, et potentiellement de désespoir, il peut alors s’agir de tenter de reproduire le comportement d’une personne qui paraît sûre d’elle, énergique, capable de transformer les choses. Et plus encore qu’adopter son comportement, imiter son désir : si cette personne veut telle chose, c’est qu’elle doit lui apporter quelque chose. Obtenir l’objet de son désir, c’est, sur le plan symbolique, une manière de s’adjuger les qualités qu’on perçoit chez cette personne.
Est-ce que je veux passer dans les médias pour faire valoir mes propres idées, ou bien pour obtenir l’assurance que je perçois chez d’actuels porte-paroles ? Est-ce que je veux ce rôle parce que je pense y apporter quelque chose pour la cause, ou pour devenir aussi forte et reconnue que la personne qui l’occupe actuellement ? Et inversement, puis-je m’exprimer si je n’ai pas lu le livre que je l’ai vue tenir dans les mains ?
La rivalité n’est jamais à sens unique : dans une certaine mesure, et dans certains contextes, elle déclenche une émulation que l’organisation va utiliser. Par exemple, la personne qui au départ se désintéressait de son rôle ou de sa tâche, et voulait s’en dessaisir, va se mettre à douter lorsque d’autres personnes se manifestent. La personne A qui va inspirer un certain désir mimétique chez la personne B n’est pas immunisée contre ce phénomène : elle peut aussi développer un désir mimétique inspirée par la personne B. C’est en partie ce phénomène qui peut générer cette escalade : Girard écrit que « la rivalité mimétique découle du fait que les individus se reflètent mutuellement leur désir, amplifiant ainsi le conflit » (Des choses cachées depuis la fondation du monde, 1978).
Dans les groupes militants, les personnes très actives dans l’organisation de luttes (ou d’événements ou de projets) ne sont pas de pures influenceuses mais peuvent aussi être affectées par les sympathisants. Bien souvent, autour de personnes très investies qui ont organisé leurs vies en fonction de l’action politique, il y a tout un tas de gens qui profitent davantage de la société de consommation, au sens large. Cette situation est favorable à une circulation des désirs, mais aussi à la naissance de rivalités : par exemple, quelqu’un d’inséré socialement qui va se rapprocher d’un groupe veut rapidement avoir une place et exige d’avoir accès à l’ensemble des espaces et des activités du groupe, puis développe une fascination pour ces êtres libres, et cherche à faire en sorte de rapprocher cette situation de la leur, puis leur en veut s’il n’y parvient pas ou si ce désir ne lui procure pas la plénitude attendue. L’objet du désir mimétique n’a pas toujours opéré l’absorption des qualités perçues chez le modèle et le rival.
La violence sacrificielle et la désignation du bouc émissaire
Lorsque les tensions internes atteignent un point critique, le collectif peut chercher à restaurer une forme d’unité en désignant un bouc émissaire. Ce mécanisme, identifié par Girard comme étant à l’origine de nombreuses violences sociales et culturelles, consiste à focaliser les tensions sur un individu ou un sous-groupe, accusé de tous les maux. Dans les milieux militants, cela peut par exemple se traduire par des accusations de déviance idéologique, de comportement oppressif ou d’échec stratégique.
« La communauté s’apaise en projetant ses propres divisions internes sur une victime extérieure ou marginale »
René girard, La violence et le sacré, 1972
Par exemple, lors de scissions historiques dans des organisations militantes, il est fréquent que certaines figures ou courants soient pointés comme responsables de la division. Cette focalisation sur un ou plusieurs boucs émissaires permet au groupe restant de se réunifier temporairement autour d’une opposition commune. Girard explique : « La communauté s’apaise en projetant ses propres divisions internes sur une victime extérieure ou marginale » (La violence et le sacré, 1972). Tous les problèmes du groupe sont rejetés sur un individu ou un petit groupe. C’est à cette logique que fait référence le mot « bouc-émissaire », issu de la tradition hébraïque : dans le cadre d’un rite de purification, un bouc symboliquement chargé des péchés du peuple est envoyé dans le désert. Ce genre de rites se retrouve dans de nombreuses cultures.
Le choix d’un bouc-émissaire se porte souvent sur une figure en marge, qui est susceptible de faire l’unanimité contre elle : dans la mythologie grecque par exemple, la figure du boiteux revient souvent. C’est aussi une figure sur laquelle on peut projeter une certaine puissance : puisqu’elle est capable de menacer la communauté, elle a une grande influence. Ainsi, le rituel sacrificiel traditionnel divinise le bouc-émissaire : une fois sacrifiée, la victime est célébrée, c’est elle qui a ramené la paix. Même sans divinisation, il est souvent frappant de constater combien le bouc-émissaire désigné est paré de qualités quasiment surhumaines, d’un statut à part. C’est d’ailleurs cette importance qui permet de justifier aussi le niveau de violence qui s’exerce contre elle.
Pourtant, cette solution est illusoire : si elle apporte un répit temporaire, elle ne résout pas les causes structurelles de la crise. Au contraire, elle tend à perpétuer des cycles de violence, où de nouveaux boucs émissaires sont régulièrement désignés.
Dans de nombreux textes militants, ce ne sont pas simplement des désaccords qui sont pointés, mais une figure qui est construite, soit celle d’un individu, soit celle d’un collectif. Bien souvent, on reproche à cette figure d’avoir davantage de pouvoir que son pouvoir officiel.
Les thématiques les plus classiques du bouc-émissaire reviennent souvent : il « tire les ficelles dans l’ombre », il dissimule sa vraie nature, il agit avant tout pour augmenter son propre pouvoir, il concentre d’ailleurs trop de pouvoir, il manipule les autres et leur vision de lui-même et des choses, il n’est pas comme les autres membres et menace l’intégrité ou la pureté du groupe, le démasquer et l’expulser est un préalable au règlement des problèmes du groupe.
La post-rationalisation du bouc-émissaire : récits et figures
Le choix d’une ou de plusieurs personnalités qui sont susceptibles de réunir le groupe contre elle peut dépendre de leurs caractéristiques personnelles (par exemple, quelqu’un à qui il est compliqué de s’identifier, qui est un peu différent), du contexte (quelqu’un qui est actuellement en froid ou en conflit avec quelques personnes clés), de leur place dans le groupe (quelqu’un si possible d’à la fois central et marginal). En politique, une méthode souvent employée est de cibler « l’entourage de », par exemple l’entourage d’une personnalité lorsqu’il est difficile de l’atteindre directement. En politique on a même théorisé le rôle de « fusible ».
Une fois cette dynamique enclenchée, il est quasiment impossible de l’enrayer : si le bouc-émissaire nie son implication, c’est bien une preuve qu’il est irrécupérable et qu’il faut s’en débarrasser. S’il cherche à calmer le jeu en acceptant de reconnaître des erreurs ou de s’excuser, alors cela donne des arguments supplémentaires, qui, en validant l’accusation initiale, justifient la poursuite des violences du groupe. Si d’autres personnes s’opposent à ce traitement, et appellent à un traitement rationnelle, elles risquent à leur tour d’être emportées.
Il s’agit aussi de profiter des événements. Lorsque la tension est à son comble, monter en épingle un fait anodin et imputer quelque chose de très grave à la personne choisie. Cela peut être tout simplement la manifestation des tensions : il est facile de faire passer une conversation un peu vive pour la démonstration de la violence intrinsèque d’une personne. La pointer du doigt comme responsable de l’atmosphère ambiante est alors le chemin tout tracé de la résolution globale des tensions : à partir de là, il n’y a qu’à tirer le fil. « Ce n’est pas la première fois », cela « dénote un problème global »,… L’important est de liguer rapidement le groupe, sans lui laisser le temps de réfléchir.
Une fois cette dynamique enclenchée, il est quasiment impossible de l’enrayer : si le bouc-émissaire nie son implication, c’est bien une preuve qu’il est irrécupérable et qu’il faut s’en débarrasser. S’il cherche à calmer le jeu en acceptant de reconnaître des erreurs ou de s’excuser, par exemple de s’être énervé, alors cela donne des arguments supplémentaires, qui en validant l’accusation initiale, justifient la poursuite des violences du groupe. Si d’autres personnes s’opposent à ce traitement, et appellent à un traitement rationnelle, elles risquent à leur tour d’être emportées.
Il faut ensuite construire un cadre justificatif des violences. Dans ce contexte, la diffamation est présentée comme une « alerte », presque un cadeau au monde. La commission de délits mettant la vie de personnes en danger est une forme de « justice ». Dans les milieux progressistes, il est facile de trouver de la matière, puisque personne ne peut être à la hauteur d’exigences morales de déconstruction qui feraient passer un couvent pour le royaume du Mal.
C’est le plus souvent par un procédé de renversement systématique de la réalité :
- Une personne dynamique et pleine d’initiatives ? Elle sera décrite comme s’appropriant le travail du groupe.
- Une personne qui ne se met pas en avant ? C’est quelqu’un qui a des choses à cacher et préfère tirer les ficelles dans l’ombre.
- Une personne qui a renoncé à s’enrichir personnellement pour donner son temps à des luttes ? C’est quelqu’un qui doit détourner l’argent des luttes.
- Une personne qui accepte de se prendre des coups en allant dans les médias ? C’est quelqu’un qui tire la couverture à elle.
- Une personne qui met en avant les autres ? C’est quelqu’un de manipulateur.
La construction de la figure du bouc-émissaire passe par ce type de renversement, mais pioche également dans des idéaux-types classiques, des figures traditionnelles éprouvées, qui peuvent être adaptées à la culture particulière du groupe. Si la figure traditionnelle du bouc-émissaire est le Juif, et par extension, le Franc-Maçon, chacune figure de discrédit a ses caractéristiques propres :
- le Fainéant, le chômeur, le tire-au-flanc, qu’on peut assimiler à l’immigré – ou tout simplement au Musulman, bref celui qui vit de notre travail à nous, vrais membres de la communauté qui avons la valeur travail chevillée au corps. Cette figure a bien sur émergé avec le capitalisme.
Il s’agit là de faire apparaître la cible comme étant déjà en rupture avec la communauté, car elle ne participe pas au rituel collectif du travail : elle s’est déjà mise d’elle-même en rupture. Tant pis si dans la pratique la cible travaille simplement d’une autre manière (ou bien si elle est n’a été absente qu’en quelques occasions) : on voit bien que cette rhétorique fonctionne très bien avec les immigrés, même s’ils travaillent.
C’est souvent un certain type de travail qui est alors valorisé : il suffit de désigner ce qui est le vrai travail et ce qui n’est qu’un moyen de s’en tirer à bon compte, ou de surfer sur le travail d’autrui. Dans le style : c’est nous les petites mains qui faisons tourner la France, et eux qui en récoltent les fruits.
Plus généralement, c’est la différence qui est mobilisée : c’est le refus de s’intégrer pleinement au groupe en acceptant ses valeurs implicites, en ayant les mêmes centres d’intérêts en dehors des activités militantes, …
- le Juif, ou le Franc-Maçon (et toutes ses variantes complotistes) : celui qui dissimule sa vraie nature, qui se fait passer pour ce qu’il n’est pas, et détient le pouvoir véritable, depuis l’arrière de la scène. Si possible, il s’accapare les richesses.
La rhétorique antisémite donne le modèle à la plupart des descriptions du bouc-émissaire que l’on retrouve – probablement parce que la logique du bouc-émissaire a d’abord fourni la matrice à l’antisémitisme.
On retrouve ainsi fréquemment des accusations d’intellectualisme, d’élitisme, de former un groupe au sein d’un groupe, obsédé par la stratégie et la ruse. Ce groupe a une domination invisible et insidieuse, exerçant une manipulation secrète qui lui permet de contourner les instances officielles du pouvoir et de la démocratie, et de s’accaparer les richesses (éventuellement symboliques). C’est en outre une figure dissolvante : par des idées subversives par rapport aux normes du groupe, il sème le trouble, en menaçant les valeurs et la moralité qui sont le ciment de l’unité. Il met en danger la pureté du groupe, et son attachement à son identité.
Les groupes les plus ciblés au sein de l’extrême-gauche sont historiquement les trotskistes, et plus récemment les “appelistes”, c’est-à-dire le courant formé autour des parutions de la revue Tiqqun et du Comité invisible. Il se trouve que ces deux courants ont des liens de facto avec le judaïsme, rendant ces accusations plus troubles encore : Trotsky était juif, et certaines organisations de ce courant ont compté de nombreux militants et leaders juifs ; tandis que la théorie tiqqunienne est partiellement construite autour de références hébraïques.
Dans de nombreux textes accusant “l’appelisme”, on découvre ainsi l’idée que ce qu’on croit décidé en réunion ne l’est pas, ça l’est avant, c’est préparé. Pourtant, quelle réunion n’est pas préparée en avance ? Dans une assemblée politique, est-il réellement “problématique” que les courants s’organisent en amont pour convaincre les autres participants ? Quiconque a déjà eu des responsabilités dans une organisation peut être surpris de telles critiques. C’est du reste une stratégie publiquement assumée : la “conspiration du Parti imaginaire” est détaillée dans des livres fortement diffusés.
Les accusations construites sur ce genre de figure reprennent souvent à leur compte l’analyse des organisations comme des sociétés de taille miniature, dans lesquelles des structures de domination semblables sont reproduites. Dans ce contexte, les personnes accusatrices se dépeignent elles-mêmes comme sans pouvoir, et sans responsabilité. Si elles confessent un regret, c’est celui d’avoir « laissé faire », de s’être « laissées avoir », comme si la situation présente leur échappait complètement, qu’elle ne l’avait pas co-produite.
- la Sorcière, ou la Femme Puissante, masculine : transgressant son rôle de genre, elle brouille les repères, se prétend femme tout en adoptant des attributs dits masculins (autorité, assurance, force intellectuelle).
Concernant ce type, voici le témoignage d’Anselma Dell’Olio relayé par Jo Freeman dans son article Trashing : le côté obscur de la sororité :
« J’ai appris il y a des années que les femmes avaient toujours été divisées entre elles, autodestructrices et remplies de rage impuissante. Je pensais que le Mouvement [féministe] allait changer tout cela. Je n’aurais jamais pensé voir le jour où cette rage, déguisée en radicalisme pseudo-égalitaire, serait utilisée au sein du Mouvement [féministe] pour abattre les sœurs pointées du doigt.« Je fais référence (…) aux attaques personnelles, à la fois manifestes et insidieuses, auxquelles ont été soumises les femmes du Mouvement [féministe] qui avaient péniblement réussi à atteindre n’importe quel degré d’accomplissement. Ces attaques prennent différentes formes. La plus courante et la plus répandue est la diffamation : la tentative de saper et de détruire l’intégrité de l’individu attaqué. Une autre forme est la « purge » : isoler la personne.
« Et qui attaquent-ils ? (…) Si vous êtes autoritaire, si vous avez ce qui est généralement décrit comme une « personnalité forte » / si vous ne correspondez pas au stéréotype conventionnel d’une femme « féminine » , c’est fini.
« Si vous êtes dans la première catégorie (une ambitieuse), vous êtes immédiatement qualifiée d’opportuniste à la recherche de sensations fortes, de mercenaire impitoyable, cherchant à faire sa renommée et sa fortune sur les cadavres de sœurs altruistes qui ont consommé leurs capacités et sacrifié leurs ambitions pour la plus grande gloire du féminisme. La productivité semble être le crime majeur – mais si vous avez le malheur d’être franche et articulée, vous êtes également accusée d’avoir soif de pouvoir, d’être élitiste, fasciste, et enfin la pire épithète de toutes : un identifiant masculin. Aaaarrrrggg ! »
Le milieu féministe est particulièrement touché par ces phénomènes (en tous cas de nombreux témoignages en sont issus, peut-être simplement parce que les personnes concernées ont moins de difficulté à en parler, et peuvent plus facilement être perçues comme victimes). On peut tenter de l’expliquer en supposant qu’il est marqué par une forme d’impuissance : comment changer les choses alors que nous subissons des violences, non de la part d’un Ennemi lointain, mais répandues dans toute la société. Dans ce cadre, la désignation de bouc-émissaires permet de régénérer des groupes traversés de tensions et impuissants. Au niveau médiatique, cela se joue sur quelques figures, pour des cas particulièrement sordides. Au niveau militant, se constitue une figure de l’Agresseur avec ce qu’on a sous la main. Faute d’Harvey Weinstein ou de Dominique Pélicot, on se focalise sur les figures que nous fournissent les circonstances, le plus souvent liées à d’autres types de conflits.
La Figure de la Sorcière est aussi problématique parce qu’elle brise l’identification possible à cette femme comme victime potentielle. Parce qu’elle est forte, imposante, voire autoritaire, elle ne peut pas être victime : c’est une mauvaise victime, donc une mauvaise femme.
C’est ce type de mécanisme qui permet d’expliquer ce paradoxe : une même personne peut ainsi nier l’agression ou la violence subie par une femme-sorcière, et dans le même temps accuser cette femme d’être anti-féministe, ou mauvaise féministe, ou complice des violences contre d’autres femmes. Cela ouvre une double interprétation possible : harceler ou violenter cette Femme-sorcière, est-ce une manière de la ramener au niveau des autres femmes ? Ou bien avant tout de l’expulser en faisant d’elle un bouc-émissaire ?
- l’Agresseur ou la Menace : intrinsèquement violent, menaçant, sa place est hors de la société, si possible en prison. Dans ce contexte, l’agresseur n’est pas une personne qui a commis une agression sexuelle, physique, un viol (potentiellement il n’en a pas – encore ? – commis), mais il est essentiellement une menace permanente dont la communauté doit se protéger.
Ce témoignage (trouvé via le collectif Fracas) est issu du site Paranormal Tabou, qui recense quelques textes sur les violences intracommunautaires, dans des communautés queer ou des contextes militants :
Il décrit l’efficacité du mécanisme de culpabilisation. Être accusé, c’est se remettre en question, se questionner, être fortement déstabilisé. C’est toujours le cas, mais d’autant plus quand l’accusation entre en résonance avec les valeurs de la personne ciblée.
« Il était impensable pour moi de nier le « ressenti » de quelqu’unE qui disait avoir « subi » des violences. Le piège se referme sur moi. J’intègre l’identité d’Agresseur comme une composante essentielle de ma subjectivité.(…) j’ai passé deux ans à me creuser le cerveau, à remuer mes souvenirs, à m’excuser encore et encore des « violences » que j’étais censé avoir commises, deux ans à ne pas savoir quoi penser de moi-même, à m’isoler peu à peu de certainEs amiEs parce que je n’arrivais pas à leur parler, sous prétexte que je ne devais pas « nier son ressenti ». Mieux valait, apparemment, nier ce que je savais être la vérité, au risque de disjoncter, coincé dans un état mental et émotionnel paradoxal, où ce qui s’est passé ne s’est pas passé – puisque c’est ce que Laura ressent qui s’est passé. Dire « elle ment » faisait de moi un monstre : ça, j’étais le premier à le penser.
Alors que j’accepte d’être « coupable », d’avoir commis ces violences, que je m’en excusais chaque jour, Laura avait pris le contrôle de ma vie. Je ne pouvais rien faire qui ne soit « violent » pour elle. »
Ce témoignage met en lumière une dynamique complexe où l’accusation est une manière d’exercer le pouvoir sur l’accusé : la reconnaissance du statut de victime confère une légitimité à agir sur la vie de l’accusé, tout en rendant la contestation impossible. Ce pouvoir, exercé via l’accusation, place la personne accusée dans un rôle figé d’Agresseur, condamné à une culpabilité sans fin. Fréquemment, une tierce personne joue le rôle de Procureur, et la victime tend à disparaître, ou en tous cas est dessaisie de sa capacité à traiter son propre problème, à exprimer ses besoins. Dans un contexte de crise, lui confier ce rôle est dangereux, dans la mesure où elle-même peut être prise de doute, ou bien vouloir traiter directement avec la personne concernée.
Dans ces cas, l’Agresseur devient une figure mythique, construite moins par des actes concrets que par des projections émotionnelles et collectives. Les faits qui éventuellement ont permis de donner initialement corps à une accusation passent au second plan, qu’ils aient pu être étudiés de manière objective ou pas, qu’ils correspondent ou pas à des délits ou des réprobations morales plus ou moins partagées. Une suggestion floue, une description ambiguë de situations “à risque”, “suspectes” ou “problématiques” suffit à associer un individu à la menace. Son réflexe d’empathie envers une potentielle souffrance, comme son sentiment d’injustice, vont renforcer l’accusation. Par extension, tout désaccord ou toute tentative de défense peut être perçue comme une preuve de culpabilité ou d’aggravation des violences supposées.
Dans le cas où il s’agit d’un homme accusé de menacer une femme, l’Agresseur est une figure appréciée par les hommes qui peuvent assumer le rôle de Protecteur ou Sauveur de la femme innocente et fragile – et masquer leur propre sexisme à bon compte derrière une posture “féministe”. Souvent, “l’Agresseur” étant mis très vite hors de la communauté, il faut trouver un autre bouc-émissaire : le Protecteur d’Agresseur, symétrique du Protecteur de la Victime, qui en contestant le procédé employé par le groupe, ou en refusant de participer activement à l’ostracisation du Bourreau, en devient le complice, et une cible potentielle. Cette nouvelle figure permet ainsi de parfaire la purge de la culpabilité du groupe. C’est d’autant plus nécessaire quand plusieurs révélations s’enchaînent : plutôt que d’accepter que la multiplicité des cas illustre le caractère banal des faits, éventuellement donc un problème culturel complexe à résoudre, le groupe décide de refermer symboliquement le sujet en insistant sur la première cible et ceux qui ont refusé de jouer le jeu, par exemple son entourage. Cela montre à quel point cette logique repose sur des pratiques archaïques.
Le recours au bouc-émissaire, qu’il s’agisse de l’Agresseur ou de ses supposés complices, répond à une volonté symbolique de purifier le groupe. Plutôt que d’aborder les violences comme un problème systémique impliquant une prise en charge collective et rationnelle, la communauté externalise ses tensions sur une figure sacrifiée.
L’approche rationnelle, en revanche, viserait à reconnaître que ces violences sont le produit de structures sociales et culturelles complexes. Cela impliquerait d’adopter une analyse systémique des rapports de pouvoir et des dynamiques culturelles, complétée par une prise en charge émotionnelle de l’ensemble des personnes concernées. Cette démarche, bien que plus difficile, permettrait de s’extraire des cycles de désignation et de purge, et de construire des solutions durables. Bien souvent, surtout dans des contextes impliquant des liens sur la durée et une densité relationnelle, les souffrances sont multiples, ne sont pas forcément liées directement à des violences, mais peuvent l’être, et ces violences proviennent rarement d’une seule personne, dont l’exclusion soulagerait le groupe.
Là encore, on peut être frappé par le décalage entre l’affirmation théorique d’une lutte contre les violences et la reproduction de mécanismes de gestion archaïques. Ces derniers, hérités des logiques sacrificielles, servent moins à résoudre les conflits qu’à permettre au groupe de survivre temporairement à ses propres tensions internes.
- le Gourou : le manipulateur. Cette figure est en partie symétrique de la Sorcière, et constitue en même temps un joker : il ne faut surtout pas écouter ce que dit le Gourou, on risquerait de tomber sous son emprise. Il contrôle non seulement ce que vous faîtes, mais ce que vous pensez (et donc il en est responsable).
Dans les contextes militants où des gens claquent la porte d’une organisation, cette figure est souvent employée. Cela permet d’expliquer la rupture soudaine, le retournement complet, en suggérant que derrière la trahison apparente, il faut en réalité comprendre la révélation soudaine qu’en réalité « c’était une secte ». Vous pouvez avoir aimé, admiré, et vanté publiquement une personne, mais vous avez été trompé : de la même manière que le Franc-Maçon contrôle les structures sous-jacentes de la société, le Gourou contrôle vos affects, alors vous n’étiez pas vous-même.
C’est une figure quasi systématiquement convoquée par les “déçus”, les ex-membres d’organisation qui rejoignent la “vie civile”, en s’extrayant de groupes militants trop exigeants pour retrouver une vie plus “équilibrée”, mieux insérée. Ils s’évitent ainsi de devoir expliciter leurs désaccords de fond, ou leur propre incapacité à satisfaire aux exigences du groupe qu’il quitte. Plutôt que d’admettre d’être partie prenante de rivalités personnelles, en proie à des doutes idéologiques ou des pressions extérieures, ils externalisent le problème en désignant un coupable unique. Le Gourou devient alors la clé explicative : “Si j’ai tant donné à ce groupe, si je l’ai défendu, admiré, puis quitté dans la colère, ce n’est pas parce que j’ai changé d’avis, mais parce que j’ai été manipulé”.
Cela permet lors d’un départ ou une rupture de ne pas être comptable de son engagement passé en choisissant d’insister sur une explication plus émotionnelle et universelle, facilement compréhensible par un public extérieur. C’est aussi une manière de sauvegarder l’estime de soi : en attribuant à un tiers tout le poids de son engagement passé, l’individu préserve sa dignité en minimisant sa propre responsabilité dans ce qu’il perçoit comme une erreur. Par ailleurs, il est possible que sur le plan psychologique se soit effectivement produit une polarisation des affects : l’ancien membre peut passer de l’admiration aveugle à une hostilité viscérale envers le Gourou. La gestion émotionnelle du départ, et du deuil, fait passer au second plan des raisons plus rationnelles comme par exemple le fait de ne plus partager les objectifs et les méthodes de l’organisation.
L’accusation de manipulation joue également un rôle cathartique pour le groupe qui reste. Lorsqu’un individu ou un sous-groupe quitte une organisation militante, les membres restants ressentent souvent un mélange de trahison, d’abandon et de doute. En désignant un Gourou comme responsable, la communauté peut éviter une remise en question douloureuse et maintenir une illusion de cohésion. On touche là à une des fonctions du bouc-émissaire : aider le groupe à se réparer après une catastrophe. Ici, c’est particulièrement facile et tentant puisque les “déçus” viennent offrir une explication clé-en-main, à travers la désignation d’une figure toute-puissante.
Cette projection fonctionne d’autant mieux que la figure du Gourou est souvent alimentée par des traits réels amplifiés par le fantasme collectif : une aisance à parler en public, une capacité à inspirer ou convaincre, une position de leader informel. Ces qualités, admirées avant la rupture, deviennent suspectes après coup : “C’était évident qu’il/elle manipulait tout le monde.”
La figure du Gourou, comme celle de l’Agresseur ou de la Sorcière, relève des logiques archaïques de purification. Elle sert à éviter la confrontation avec des problèmes systémiques ou structurels au sein des groupes militants, comme l’épuisement, la difficulté à faire face aux conflits politiques et personnels, la faible diffusion de certains savoirs ou savoir-faire, la faiblesse de l’engagement stable qui met des personnes en situation de porter le poids du groupe (et en devenir facilement comptables lorsqu’il y a un problème).
L’une des principales fonctions du bouc-émissaire est de vidanger la culpabilité du groupe : c’est pourquoi le groupe pioche dans son propre répertoire de culpabilités, et rejette les fautes qu’il pense avoir commises sur le bouc-émissaire.
Il est possible de jongler avec ces figures : bien souvent, elles s’ajoutent les unes aux autres. On peut commencer par accuser d’être du type Franc-Maçon, puis le présenter comme Agresseur ; accuser une Sorcière d’être Protectrice d’Agresseur ; accuser un Gourou d’être de mèche avec une Sorcière complice ; et ainsi de suite. Il s’agit de manière systématique de figures à qui on prête à la fois un défaut, un caractère immoral, et une force particulière, inexplicable, voire une forme de toute-puissance.
L’une des principales fonctions du bouc-émissaire est de vidanger la culpabilité du groupe : c’est pourquoi le groupe pioche dans son propre répertoire de culpabilités, et rejette les fautes qu’il pense avoir commises sur le bouc-émissaire.
Une grille de lecture pour les crises contemporaines
L’analyse girardienne permet de dépasser une lecture purement rationnelle ou stratégique des crises intracommunautaires. Elle invite à considérer les dimensions symboliques et affectives qui sous-tendent ces conflits, notamment les dynamiques de rivalité mimétique et les processus de désignation sacrificielle.
Cela ouvre des pistes pour penser des stratégies de résolution. Identifier et comprendre les logiques mimétiques permettrait par exemple d’éviter l’escalade des tensions, tandis que le refus conscient du mécanisme de bouc émissaire pourrait contribuer à restaurer une dynamique collective plus saine. Girard nous rappelle que c’est en révélant les mécanismes sacrificiels que nous pouvons espérer les dépasser.
Celui-ci notait que le christianisme apportait originellement une critique rationnelle du phénomène de bouc-émissaire. Jésus accepte d’être le bouc-émissaire, mais condamne cette pratique : « que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre ». Girard suggère que le désir mimétique de Jésus, en se fixant sur un Dieu d’amour, rompt avec la figure divine plus ambivalente de l’Ancien Testament, et incite à le suivre : il y a tout à gagner à tendre vers le même objet que Jésus – à qui on peut s’identifier, puisqu’il est une figure humaine – et une victime innocente.
La controverse sur les indulgences (le système de l’achat du pardon mis en place par l’Église catholique au Moyen-Âge) et sa condamnation par les protestants est aussi une refonte de la place du pardon et de la culpabilité. On peut analyser la rupture protestante, et surtout son influence sur le capitalisme naissant, comme l’avènement d’une religion de la culpabilité. Le capitalisme lui-même, si on l’analyse comme fait religieux (à la manière de Walter Benjamin), puisqu’il nous relie au travers de croyances, est une religion qui mise sur notre culpabilisation permanente. Au travers du rapport au travail : celui qui ne travaille pas assez est coupable. Au travers de son système pénal : “l’organisation rationalisée de la vindicte appelée justice” (Kropotkine), qui canalise les logiques du bouc-émissaire plutôt qu’elle ne les enraye, et désigne à tour de bras ceux à cause de qui la société est « malade ».
Et au travers même de la fausse contestation à laquelle il invite : celle des bouc-émissaires antagonistes qu’il conduit à désigner : ceux d’en bas – les assistés -, et ceux d’en haut – les financiers ; bref, ceux qui ralentissent volontairement le progrès général par leur captation des échanges, qui parasitent le bon développement du progrès de la production, et de la richesse des nations. La logique du bouc-émissaire – et ses corolaires comme l’antisémitisme et la stigmatisation des immigrés ou l’islamophobie – offre une porte de sortie au capitalisme. Car il est le problème, en tant qu’organisation sociale, et non quelques faux « parasites ». En même temps qu’elle affaiblit notre camp social dans la pratique, en détruisant nos organisations, la logique du bouc-émissaire affaiblit la pensée critique elle-même, en nous détournant d’une critique de l’économie politique pour un complotisme plus ou moins assumé.
Le même complotisme est à l’œuvre au sein des milieux militants, et doit être rejeté. D’abord, parce que ni les groupes concurrents, ni les leaders d’organisations ne sont des Illuminati. Ensuite, parce que ces phénomènes nous affaiblissent et éloignent toute perspective de changement. Les entreprises, les partis conservateurs et leurs cadres dirigeants sont relativement interchangeables, parce que la logique marchande est hégémonique et recrute à tour de bras, mais ce n’est pas le cas des militants actifs, ni des organisations. On ne peut donc objectivement pas se permettre de sacrifier quelques personnes à chaque crise, ni de détruire chaque orga l’une après l’autre (même en justifiant ces destructions a posteriori par de longs exposés sur leur impureté ou leurs erreurs stratégiques). Sans parler du fait que l’enthousiasme envers un camp obsédé par l’autodestruction, qui pousse régulièrement vers l’isolement, la dépression ou le suicide risque d’être légèrement émoussé…
Sur le plan politique, on voit bien que ces phénomènes ne sont pas anodins : la seule qui gagne actuellement, c’est la roue de secours postfasciste du capitalisme.
