La France insoumise se convertit-elle vraiment au communalisme ? 

La France insoumise se convertit-elle vraiment au communalisme ? 

La France insoumise vient d’adopter son nouveau texte d’orientation stratégique dans lequel elle se revendique du communalisme.

En tant que militant-es communalistes, qu’en penser ? La France insoumise est-elle vraiment un mouvement communaliste ? Souhaite-t-elle le devenir ? Est-ce une victoire culturelle ?  

Voici comment ce mouvement allié utilise ce terme : “La France insoumise est un mouvement communaliste, c’est-à-dire aspirant à développer le pouvoir citoyen dans le cadre de la commune.” 

Dans ce texte, la France insoumise signifie qu’elle s’intéresse à la commune et qu’elle entend repolitiser les enjeux locaux, en particulier dans un contexte austéritaire où les collectivités territoriales vont devoir se concentrer sur la réduction des dépenses. En particulier à une époque où les luttes locales se multiplient et sont encouragées par la France insoumise. 

En tant que mouvement d’inspiration jacobine, on pourrait penser que la France insoumise accorde peu d’importance à l’échelon local. Plusieurs éléments semblent aller dans ce sens : un investissement jusqu’ici limité dans les élections municipales (bien que la fin d’année marque un tournant avec l’emploi du terme « communalisme » dans son texte d’orientation stratégique), peu de propositions dans L’Avenir en commun sur le rôle des communes ou l’organisation territoriale, et une critique relativement timide des politiques locales, qu’elles soient communales ou métropolitaines. 

Cependant, cette impression mérite d’être nuancée, car la théorie jacobine ne délaisse pas pour autant l’échelon local. Historiquement, les Jacobins voyaient les communes comme des espaces-clés de mobilisation populaire et de contrôle citoyen, en s’appuyant notamment sur les sections révolutionnaires, qui jouaient un rôle actif dans la surveillance du gouvernement et l’application des lois. De plus, les procureurs syndic, élus localement, servaient d’interface entre les citoyens et le pouvoir central, illustrant une articulation entre décentralisation et contrôle républicain. Ces exemples montrent que, loin de négliger l’échelle communale, les Jacobins l’intégraient dans une vision de la souveraineté nationale. 

Ainsi, même si les références à la commune sont généralement peu développées, c’est bien un modèle double – communal et national – qui est repris aux Jacobins, et la méfiance insoumise envers les baronnies et les échelles intermédiaires entre commune et nation s’en inspire également.

Bien sûr, en parlant de “communalisme”, il s’agit aussi pour la France insoumise, en tant que mouvement prônant et travaillant à “une Révolution citoyenne”, de s’inscrire dans l’héritage de la Commune de Paris et son aspiration à la République sociale. En effet, en 2017 et 2022, la France insoumise en campagne présidentielle a organisé deux mobilisations autour du 18 mars en commémoration du début de la Commune de Paris pour montrer la soutien à une VIe République qui rompe avec la “monarchie présidentielle” et applique la révocabilité des élus – pratique majeure au moment de la Commune de 1871. De même la participation au rituel 

Il n’en reste pas moins que la définition qu’elle fait du communalisme est très minimale et ne correspond pas vraiment à ce qui a été théorisé jusqu’ici. 

On propose d’élucider le mystère du choix de ce terme et de décrypter ici les aspects de la théorie insoumise qui peuvent entrer en dialogue avec le communalisme, mais aussi ce qui l’en distingue. 

Pourquoi la France insoumise n’a-t-elle pas choisi le terme “municipalisme” ? 

Lors des municipales de 2020, et après la défaite électorale des européennes l’année précédente, la France insoumise avait choisi de s’inscrire dans les dynamiques municipalistes ou de listes citoyennes participatives plutôt que de porter des listes par elle-même. Ainsi, les Insoumis-es avaient-ils soutenu et participé aux listes de NousSommes à Montpellier, Nantes en commun dans la cité des Ducs, l’Archipel citoyen à Toulouse, pour ne citer que les grandes villes. 

A l’époque, le mouvement avait publié une boîte à outils programmatique pour alimenter les projets en cours. Il s’agissait d’un programme qu’on pourrait rapprocher du “socialisme municipal”, mettant l’accent sur la remunicipalisation des services publics en particulier pour l’eau, les crèches, en se concentrant sur les habitant-es les plus modestes et en ajoutant des propositions écologistes. 

Le socialisme municipal fait référence au mouvement des années 1880 qui a vu des socialistes accéder aux manettes de mairie, au moment où les maires ne sont plus nommés mais élus lors d’élections municipales (1888). Les socialistes portaient alors un programme commun au départ inspiré du communalisme qui, dans la lignée de la Commune de Paris, portait l’idée d’un autogouvernement communal. Michel Offerlé, sociologue historique et politique, parle d’un passage “des communards aux conseillers municipaux” et affirme que « si les élus socialistes amènent les autres conseillers municipaux à élargir le champ de leur intervention, ils découvrent dans le même temps la richesse contradictoire du mandat municipal et deviennent des élus comme les autres, serviteurs de leur quartier et oublieux du vieux rêve communaliste qui avait été leur raison d’être ». 

Cette tension entre le municipalisme (ou socialisme municipal) et le communalisme est donc historique. 

On l’a également retrouvé dans la version la plus actuelle en Europe du municipalisme avec Barcelona en Comù, que la France insoumise a eu l’occasion de côtoyer à plusieurs reprises (Ada Colau était invitée lors des Amfis de 2024 ; Sophia Chikirou, François Piquemal ou encore Sébastien Delogu ont été reçus en délégation par les municipalistes barcelonais récemment).

En 2015, Barcelone en commun se forme à la confluence des mouvements sociaux et de certains mouvements politiques comme Podemos pour revendiquer une rupture avec les politiques néolibérales, une réappropriation de la politique par les citoyens et sa féminisation. “Reprendre le pouvoir pour le partager”, “un pied dedans, mille pieds dehors”, ou encore le “commander en obéissant” du Chiapas, étaient leurs mantras de l’époque. Barcelone en commun a exercé le pouvoir pendant deux mandats et a renouvelé la politique locale et plus largement. Que ce soit à travers son bras de fer avec la multinationale Airbnb ou pour la remunicipalisation de l’eau ; ou bien avec la création de service public notamment de l’énergie avec un fournisseur-producteur métropolitain ; ou encore la pérennisation de communs urbains en les sécurisant juridiquement à travers des baux emphytéotique ; et en engagement un rapport de force avec l’Etat sur les dettes illégitimes. 

Si la France insoumise est assez éloignée de Barcelone en commun en termes de tradition de trajectoire ou de pratiques politiques, les deux mouvements peuvent partager des intentions programmatiques communes et des aspects méthodologiques. Comme les municipalistes catalans ou espagnols, la France insoumise construit son programme avec les mouvements sociaux, ou s’en fait le relais politique, en reprenant leurs revendications, qu’elle tente d’articuler entre elles pour donner une cohérence globale à l’Avenir en commun. Comme Barcelone en commun, la France insoumise porte une critique de la démocratie telle qu’elle existe en France ou en Espagne et aspire à une participation accrue des gens dans les décisions qui régissent leurs vies. 

Il serait plutôt cohérent pour la France insoumise de continuer de s’inscrire dans le municipalisme, d’initier ou de participer à des dynamiques municipalistes dans les villes où elle est présente. C’est d’autant plus pertinent pour la France insoumise qui semble vouloir rester un mouvement “gazeux” s’organisant autour d’une direction centralisée, mais dont les contours sont très flous. Le municipalisme permet l’émergence de plateformes programmatiques et de dynamiques propres localement compatibles avec le fonctionnement du mouvement. 

De plus, on ne pourrait qu’applaudir cette stratégie dans un contexte où la reconquête de territoires qui basculent au RN est une priorité politique et peut se faire à l’occasion des municipales via la création de forces populaires ancrées et organisées dans la plupart des communes du pays. 

Mais pourquoi parler de communalisme ? 

L’auteur moderne qui a ressuscité et réadapté le courant du communalisme, c’est Murray Bookchin. Ce dernier a d’abord introduit la proposition d’un “municipalisme libertaire” pour s’inscrire dans le municipalisme du XIXe siècle, en particulier celui qui se revendiquait directement de la Commune de Paris. Bookchin plaidait pour un dépassement du municipalisme qui s’éloignait d’une perspective révolutionnaire en glissant vers un souverainisme municipal, devenant alors centré sur la prise du pouvoir local et sa gestion, en en oubliant l’action politique nécessaire au travail révolutionnaire. Il a voulu se distinguer du socialisme municipal en parlant au départ de “municipalisme libertaire” et a fini par préférer parler de “communalisme” pour clarifier sa proposition stratégique. En effet, Bookchin regrettait que le municipalisme libertaire puisse être repris et déformé par un “anarchisme lifestyle”, qui se concentre sur un changement de leur mode de vie, de posture, d’apparence, sans engager de moyens véritables d’attaquer structurellement le capitalisme et de faire un travail de masse. 

Le communalisme est un socialisme et un internationalisme, partant de l’expérience de la Commune de Paris, mais aussi de la plupart des révolutions, où les dynamiques communales, d’auto-organisation dans les communes, les districts, les quartiers ont été à chaque fois déterminantes. 

Le communalisme est à la fois un horizon et une stratégie politique s’inscrivant dans une perspective révolutionnaire, qui vise le démantèlement progressif de l’Etat. Sa force : proposer une stratégie que l’on peut amorcer ici et maintenant dans un contexte occidental. 

La stratégie communaliste implique de construire des contre-institutions populaires ou des pouvoirs populaires là où nous vivons et de se saisir des institutions étatiques locales pour transférer moyens financiers et légitimité à des institutions populaires véritablement légitimes. La stratégie communaliste suppose d’utiliser tous les leviers de transformation à disposition : les luttes offensives comme la prise des institutions étatiques locales, le fait de mener la bataille culturelle comme la construction ou au moins le soutien à des alternatives concrètes ou à des communs. 

Certes, la France insoumise a apporté son soutien à l’Administration Autonome du Nord Est de la Syrie, mise en place par les militants communalistes kurdes du Rojava. Néanmoins la plupart des organisations politiques de gauche radicale l’ont fait, y compris celles ne s’inscrivant pas dans le Confédéralisme démocratique d’Öcalan ni le communalisme de Bookchin, qui en sont les bases théoriques, depuis que les communistes kurdes se sont éloignés du marxisme-léninisme dans le cadre d’un nouvel Etat-nation kurde. 

En tant que mouvement politique dont les origines sont en partie issues du socialisme républicain et du trotskysme-lambertiste, la France insoumise se place dans le cadre d’un État-nation républicain issu de la Révolution française dont il s’agit de célébrer les symboles. 

La stratégie insoumise se concentre sur la prise du pouvoir présidentiel et se méfie de la construction d’ancrages locaux qui pourraient reproduire les baronnies locales vu comme responsables de l’enlisement du Parti socialiste. Plus généralement, c’est la figure de Robespierre et des Jacobins qui constituent une référence centrale du mouvement. 

Autant d’éléments qui éloignent la France insoumise d’une stratégie communaliste. 

Les ponts possibles

On peut nuancer ce constat en citant trois ponts possibles entre l’insoumission et le communalisme

D’abord en rappelant que la Révolution française, comme la plupart des révolutions, s’est appuyée sur la formation de 60 districts (transformés ensuite en sections) qui ont été des assemblées populaires et ont joué un rôle déterminant dans l’abolition de la royauté et la création de la Commune insurrectionnelle de Paris (1789-1795). La révolution française est une expérience centrale de la théorie communaliste de Bookchin. 

Ensuite, l’importance de la Commune de Paris dans le modèle républicain originel, régulièrement mobilisée dans les discours insoumis. 

Et enfin, la présence centrale des jacobins dans le conseil de la Commune de Paris, qui de fait, ont été largement influencés par les membres de l’Internationale socialiste minoritaires. 

On peut également rappeler le rôle que prête Jean-Luc Mélenchon aux villes dans la Révolution citoyenne qu’il appelle de ses vœux. JLM voit les villes comme les cœurs de la révolution citoyenne, des espaces d’émergence et de diffusion des idées révolutionnaires. L’institut La Boétie a également confié la chaire de géographie à David Harvey, géographe marxiste, théoricien du capitalisme spatial et de la Commune. 

Si on peut voir des ponts permettant un dialogue entre la stratégie communaliste et celle de la France insoumise, si des convergences à certains moments ou endroits sont possibles et souhaitables, on peut difficilement dire que la France insoumise est un mouvement communaliste. C’est d’ailleurs parce qu’il y a ces ponts que l’on retrouve des communalistes participant à la construction de la France insoumise, et que la plupart voient cette organisation comme un allié indispensable dans le contexte politique actuel. Mais il n’en reste pas moins que la France insoumise ne peut pas se qualifier rigoureusement de mouvement communaliste. 

Et cela paraît d’ailleurs étonnant qu’elle le fasse, tant JLM nous a habitués à prendre au sérieux et à vulgariser la théorie et les idéologies, alors qu’on avait proclamé leur mort. Depuis ses débuts, la France insoumise tente de redonner du sens à la politique, en parlant à l’intelligence des gens, en faisant de nouveau de l’éducation populaire une priorité, là où le PS et consorts n’avaient qu’une soupe insipide à vendre. Il ne faudrait pas que des velléités électoralistes en vue des municipales qui sont une occasion de s’imposer vis-à-vis de son adversaire premier à gauche, à savoir le PS, en 2026, viennent édulcorer cette ambition louable. Ne permettons pas que les tactiques électoralistes participent au flou et à la confusion déjà bien trop grande et qui constituent un terreau fertile à la propagation des idées d’extrême droite

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