Jean-Marie vaut-il une fête ?

Jean-Marie vaut-il une fête ?

La mise en scène de notre impuissance collective 

Comme tout le monde, apprendre la mort de Jean-Marie Le Pen m’a fait un certain effet. Cela m’a ramené à la peur qu’il m’avait inspiré, enfant, après le soir du premier tour de la présidentielle de 2002. Cela m’a ramené aux discussions paniquées entre ma mère et mon grand-père maternel qui la conjurait de franciser nos noms de famille à mon frère et moi, de peur qu’une chasse aux musulmans, aux étrangers ne se reproduisent, lui qui avait assisté à l’occupation allemande et l’assassinat d’Algériens à Paris pendant la guerre d’Algérie. Cela m’a ramené aux discussions avec mon père qui tentait de nous rassurer : “et après, s’il nous renvoie en Algérie, la vie sera belle là-bas aussi !”. Mon père avait fini par l’appeler “tonton Le Pen”, pour le rendre plus familier et donc plus méprisable, pour le rabaisser à un vieux tonton raciste dont on a honte, mais que tout le monde tolère, et effectivement, la France avait choisi de le tolérer… 

L’inspirateur de cette peur est mort. Celui qui est allé de lui-même dans le pays des humbles fennecs pour torturer en particulier les plus rebelles d’entre elles et eux. Celui qui a nié les pires crimes de l’humanité telle que la Shoah. Celui qui niait la dignité d’une partie entière des Français-es tout en se revendiquant de l’idée de nation. 

Sa mort doit-elle faire l’effet d’une libération ? 

Pas vraiment. Ses idées sont dominantes dans notre pays. Et ce, en bonne partie du fait de l’échec de notre camp. 

Il est mort à 96 ans, dans un lit d’hôpital. Aucun d’entre nous n’a eu un quelconque effet sur sa mort. Il ne s’agit pas d’une sorte de dictateur qu’on aurait combattu pendant des années et dont on serait arrivé à bout. Non. Il est mort paisiblement, à 96 ans, alors que les travailleurs de sa génération ont une espérance de vie de trente ans de moins en moyenne. Ce vieillard de 96 ans, qui n’a plus de rôle politique de premier plan depuis plus de 10 ans, a commis des crimes sans en avoir répondu. 

La célébration de notre impuissance ? 

Une partie de la gauche a célébré son impuissance ce soir du 7 janvier 2025. Jamais elle n’a réussi à atteindre les Le Pen. Elle a été reléguée hors du second tour de la présidentielle par trois fois. Elle a fini par se laisser emporter par tout ou partie des idées de l’extrême-droite, ne serait-ce que son obsession de punition et de vengeance, et pour la plupart du pays, par l’ordre, la sécurité, l’identité.

Pourquoi sabrer le champagne pour la mort d’une ordure pareille ? Oui c’est une ordure, mais combien trouvent cela décent de célébrer la mort d’un homme ?

Peut-être qu’il ne mérite pas de traitement digne vu comment il a maltraité des millions d’entre nous. C’est une conception discutable de la justice, et par ailleurs, en lui refusant le traitement de tout être humain, on le place certes en dehors de notre communauté humaine, mais surtout, en l’occurrence, on le place au-dessus, en lui attribuant un rôle bien plus grand que celui qu’on devrait le prêter. Il n’était qu’un porte-parole, celui d’une mouvance, puis d’un parti qui n’a jamais été aussi fort, aujourd’hui à l’orée du pouvoir. Il n’est que le cadre qui a capté l’héritage de Maurras, Pétain et l’OAS pour sauver la “droite nationale” de l’infamie de la collaboration, comme d’autres l’ont fait en Italie, en Espagne, en Allemagne. Un acteur sur le déclin que certains ont ressuscité par intérêt électoral pour mieux diviser la droite. Un clown triste qui a fait fortune sur notre dos. 

Je me suis demandée si ces fêtes étaient des formes d’humiliation des figures du RN. Alors qu’ils pleurent, d’autres célèbrent et montrent la haine qu’inspirait leur héros. Mais je ne crois même pas. Pourquoi se sentiraient-ils humiliés ? On offre à Jean-Marie le titre de personnalité controversée et donc retenue. Être contesté c’est être constaté. Et au lieu de parler de ses actes et l’influence qu’il garde sur le RN, on parle de ces célébrations. Dans l’immédiat,  cela offre un détournement de l’attention – comme c’est trop souvent le cas.

En réalité, sa mort libère la famille Le Pen de son héritage encombrant qui l’empêche d’accéder au pouvoir. Sa mort permet la normalisation des idées d’extrême droite pour laquelle ce parti travaille depuis des années. 

L’antisémite est mort. Maintenant, officiellement, dans les médias, les antisémites sont les humanistes attachés aux droits humains, les partisans de la paix en Palestine, et tous ceux qui n’adhèrent pas à la nouvelle obsession coloniale des anciens de l’Algérie française.

Maintenant, la menace pour la démocratie, c’est la gauche radicale. Les médias ont déjà trouvé un nouveau tonton gênant, cette fois dans notre camp. Qu’importe la vérité, pour eux, du moment que les intérêts sont préservés.

Il y avait dans la perception générale une forme de culpabilité et de gêne face à quelqu’un qui a dit toutes les horreurs possibles et commis des crimes de guerre, et ce dernier rempart, pour certains électeurs “modérés”, se perd lorsqu’ils voient certains de ses adversaires sabrer le champagne en pleine rue pour fêter sa mort.  Il est à craindre que ces fêtes, pourtant anecdotiques par leur nombre, aient un effet terrible sur les années à venir, notamment sur la perception des gens pour qui il s’agit d’un vieux monsieur dont le souvenir s’estompait. On peut comprendre que dans cette période il y ait une envie de se saisir des événements, pour s’en se réjouir. Les occasions sont trop rares il faut dire. Se retrouver pour marquer cet événement, c’est une chose. Sabrer le champagne dans une manifestation en ville est un acte politique qui engage un camp bien au-delà de ceux qui l’ont directement posé. 

Sa mort aurait dû seulement être un rappel de ce qu’est le RN et montrer la continuité (assumée par ses cadres dirigeants et ceux qui tentent maintenant de se placer dans son sillage, comme les Retailleau et compagnie). Elle en fait un martyr pour son camp. Le nôtre ne célèbre pas la mort comme tous ces fanatiques.

Ceci étant acté, s’il a “été rappelé à Dieu”, comme l’a dit sa famille, il découvrira en enfer ce qu’il a fait aux Algériens.

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