« Nous devons protéger les plus fragiles ». La formule s’est imposée comme un refrain de la parole publique française. Emmanuel Macron l’emploie régulièrement. L’expression est omniprésente dans les déclarations de ses gouvernements successifs, particulièrement pendant la crise sanitaire. La pandémie fut d’ailleurs l’un des rares contextes où l’expression pouvait sembler légitime : il s’agissait bien alors de personnes dont la santé potentiellement plus fragile était objectivement menacée.
Mais la formule n’a pas disparu avec le Covid : on la retrouve dans les discours d’Élisabeth Borne sur la réforme des retraites, dans les déclarations de Johanna Rolland, maire de Nantes, sur la politique sociale municipale, dans les appels de Yannick Jadot à « protéger les plus fragiles face au dérèglement climatique », dans les promesses de Bruno Le Maire promettait de « ne jamais oublier les plus fragiles » dans sa politique économique. De Macron à Jadot, de la droite à la gauche municipale, le consensus est total. L’expression traverse les camps et neutralise les antagonismes : elle n’a plus rien de politique.
Tous l’emploient, souvent avec gravité, comme un signe de responsabilité morale. Mais qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ? De qui diable parle-t-on ?
Dès qu’on s’éloigne de la référence à une santé fragile, l’expression perd toute substance. Qui sont ces « plus fragiles » ? Les femmes ? Les enfants ? Les personnes précaires ? Les exilés ? Elle sert à tout et à son contraire. Mais c’est surtout une rhétorique de compassion qui gomme la responsabilité politique. Elle nous invite à nous penser fragile. Elle nous dissuade d’agir, de nous penser en révolte. En un mot : une formule dépolitisante.
C’est ce qui la rend précieuse pour le pouvoir. Sous son apparente bienveillance, elle reformule une vision du social où le problème ne vient plus du système, mais de ceux qui « ont un problème ».
I. « Les plus fragiles » : une catégorie floue et consensuelle
Le succès de cette expression tient à son flou. Parler « des plus fragiles », c’est parler sans nommer ; c’est éviter de dire « les pauvres », « les exploités », « les discriminés ». Ce glissement sémantique transforme des réalités sociales, comme la précarité, la domination, la pauvreté, en caractéristiques individuelles : on ne serait plus victime d’un système, mais atteint d’une sorte de fragilité congénitale. L’expression fonctionne comme un signifiant vide : elle permet d’afficher la compassion sans désigner de cause ni de rapport de force.
En désignant « les fragiles » plutôt que « les fragilisés », les dirigeants politiques naturalisent des rapports de pouvoir. Le lexique compassionnel devient un outil d’euphémisation du conflit social. Le langage de la bienveillance remplace celui de la justice ; la politique se réduit à la charité.
Didier Fassin, dans La raison humanitaire (Seuil, 2010), a montré comment la politique contemporaine recourt à un registre moral et compassionnel pour masquer l’abandon du politique. Ce glissement de la justice à la charité est au cœur de la modernité néolibérale : l’État se fait « protecteur » des vulnérabilités individuelles, tout en se désengageant de la réduction des inégalités.
Lorsqu’un ministre promet de « soutenir les plus fragiles » par une prime ponctuelle, il s’épargne la question structurelle : pourquoi ces personnes sont-elles fragilisées ? Parce que leurs salaires stagnent ? Parce que les loyers explosent ? Parce que le système de protection sociale a été démantelé ? Ces causes disparaissent derrière la façade morale de la sollicitude.
Luc Boltanski, dans La souffrance à distance (Métailié, 1993), avait déjà observé ce régime émotionnel : la compassion devient spectacle, la victime un objet de communication. Les « plus fragiles » sont ainsi convoqués pour donner une tonalité morale aux politiques publiques, tout en dépolitisant la question sociale.
II. La fragilité n’est pas une essence
Certes, la fragilité fait partie de la condition humaine. Nous sommes tous, d’une manière ou d’une autre, vulnérables : à la maladie, au deuil, au temps. Le courant du care propose même de fonder le droit sur cette universalité de la vulnérabilité. Pour la juriste américaine Martha Albertson Fineman, par exemple, reconnaître la dépendance mutuelle des humains conduit à repenser la justice et les institutions : non pas protéger quelques « fragiles » identifiés, mais rendre la société tout entière capable d’accueillir la vulnérabilité.
Mais cette approche est l’exact opposé de l’usage politique courant du terme. Dans la bouche des gouvernants, la « fragilité » devient une catégorie, un segment de population qu’il faut encadrer, contrôler ou consoler. L’universalité de la vulnérabilité se renverse en exception ciblée : on isole ceux qu’on appelle « fragiles » au lieu de renforcer les structures collectives qui empêchent la fragilisation.
La rhétorique du « fragile » repose sur une confusion : elle naturalise des rapports de domination. Être pauvre, femme ou précaire n’est pas être fragile : c’est être placé dans une position sociale de vulnérabilité construite. La fragilité devient un attribut ontologique, une faiblesse intrinsèque qu’il faudrait protéger plutôt qu’émanciper.
Judith Butler, dans Vie précaire (Amsterdam, 2021), rappelle que la vulnérabilité est universelle : tout être humain est exposé à la perte, à la dépendance, à la blessure. Mais elle devient politique lorsqu’elle est distribuée de manière inégale : certains sont rendus plus vulnérables que d’autres par les structures économiques et sociales. Toutes les vies ne sont pas reconnues comme également « vulnérables ». Certaines vies sont jugées dignes de protection, d’autres non. Certaines sont dignes de deuil, d’autres non. De la même manière, l’expression « les plus fragiles » crée une hiérarchie implicite : il y aurait des vies normales et des vies fragiles, des citoyens et des assistés, des sujets actifs et des êtres à ménager. Les Palestiniens sont-ils fragiles ? Ou se répartissent-ils en deux catégories ? Les terroristes et les fragiles ? Un pauvre qui manifeste, avec un gilet jaune, par exemple, est-il encore un fragile ?
III. Dépolitiser pour mieux gouverner : la fonction du flou
La multiplication de ces formules compassionnelles — « soutenir », « accompagner », « protéger » — correspond à une mutation du langage politique. On ne parle plus de droits, mais de bienveillance ; plus d’exploitation, mais de fragilité. C’est un processus bien identifié par la littérature sur la dépolitisation : transformer des questions de justice en problèmes de gestion morale.
C’est pourquoi l’usage politique du terme n’est pas neutre. Comme l’a déjà montré Pierre Bourdieu dans La Misère du monde (Seuil, 1993), le pouvoir adore remplacer le social par le moral : on parle d’exclusion, de souffrance, de détresse, plutôt que d’exploitation ou d’injustice. La catégorie des « plus fragiles » s’inscrit dans cette logique : elle gomme la conflictualité pour mieux administrer la compassion.
Au plus fort de la crise sanitaire lié au Covid, ce glissement a pris une forme concrète. L’expression « protéger les plus fragiles » a servi de justification à des mesures d’isolement (personnes âgées confinées, visites interdites en EHPAD) sans interroger le sous-financement structurel du secteur médico-social. Là encore, on a médicalisé une question politique : pourquoi ces institutions manquent-elles de personnel, de moyens, de reconnaissance ? Pendant la pandémie, ce sont justement des travailleuses précaires (aides à domicile, caissières, infirmières,…) qui tenaient debout le corps social. Elles n’étaient pas faibles : elles étaient surexposées.
En matière sociale, le même mécanisme opère. « Aider les plus fragiles » devient une formule magique qui remplace la redistribution. En économie, « préserver les plus fragiles » justifie l’assouplissement du droit du travail ou les primes ponctuelles, tout en maintenant la précarité structurelle.
La « fragilité » fonctionne aussi comme une étiquette morale : elle individualise le problème et absout les institutions. Nancy Fraser (Justice interruptus, La Découverte, 2005) a analysé ce déplacement du politique vers le moral : les luttes pour la reconnaissance prennent le pas sur celles pour la redistribution. Nommer « fragiles » celles et ceux qui subissent le système revient à les enfermer dans une posture d’assistés. L’État se présente comme bienfaiteur, non comme acteur de l’injustice.
Exemple parlant : la réforme du RSA, où l’on prétend « accompagner les plus fragiles vers l’emploi » tout en imposant davantage de contrôles et de sanctions. Ou la réforme des retraites : les femmes, « plus fragiles », doivent être protégées. Mais c’est justement leur travail invisible qui rend possible le système. Cette morale de la fragilité sert la rationalité néolibérale : gouverner par la sollicitude.
Il faut mesurer la charge symbolique du mot. Appeler quelqu’un « fragile », c’est suggérer qu’il est défaillant, incomplet, qu’il faut l’assister. Or, ce vocabulaire est souvent genré : la femme, l’enfant, l’étranger, le pauvre, sont tous décrits comme êtres « à protéger ». C’est le vieux paternalisme social, repeint aux couleurs de l’inclusivité. Cette rhétorique produit ce que Estelle Ferrarese appelle la « politique de la vulnérabilité » : un double tranchant où la reconnaissance de la souffrance peut soit politiser (en identifiant des structures d’oppression), soit neutraliser (en enfermant dans le rôle de victime).
Dans le cas français, c’est clairement la seconde option qui domine. « Les plus fragiles » deviennent les figures d’une dépendance à la police, à l’État, aux experts. Elle ouvre la porte à la rhétorique du fémonationalisme (Sara Farris) qui prétend justifier l’autoritarisme par la protection, en assignant notamment les femmes à un statut de victime par nature, incapable de se protéger et de décider par elle-même. La femme que la rhétorique sécuritaire veut protéger est aussi celle qu’elle désarme symboliquement.
Ainsi, parler des « plus fragiles » permet de mettre à distance ceux dont la parole dérange. Les pauvres deviennent des figures compassionnelles, non des acteurs politiques. Les femmes deviennent des objets de protection, non des sujets d’émancipation. La formule gomme le conflit : elle remplace l’égalité par la pitié.
IV. Pour une politique de la puissance et de la solidarité
Pour sortir de cette impasse, il faut retourner la perspective. Au lieu de désigner des groupes fragiles, on pourrait au moins nommer les processus de fragilisation. Ce ne sont pas les individus qui sont fragiles, ce sont les structures qui les fragilisent : la précarité du logement, la destruction du droit du travail, la privatisation des services publics, la concentration urbaine qui isole les pauvres dans des périphéries déconnectées.
Contre cette dépolitisation, il faut aussi réhabiliter la puissance. La fragilité est une condition commune, mais non une faiblesse qui ferait de nous des êtres impuissants. Elle implique de construire des institutions de soutien mutuel, pas de nous mettre sous la protection d’un système d’exploitation. On peut penser au livre de Cynthia Fleury, qui va dans ce sens. Dans La fin du courage (Fayard, 2010), elle propose de faire du courage une vertu civique, contre la tentation victimaire : assumer la fragilité, oui, mais pour en faire une force de résistance.
Les exemples ne manquent pas : les collectifs de soignantes réclamant des moyens, les associations de quartiers tissant des solidarités pendant le confinement, ou les mouvements pour la gratuité des transports, qui refusent la logique du « tarif social » réservé aux « fragiles ». Ces initiatives ne cherchent pas la protection, mais l’égalité. Elles font de la vulnérabilité une expérience politique partagée.
Conclusion — Sortir du paternalisme compassionnel
« Les plus fragiles », ce ne sont pas les pauvres, les femmes ou les vieux : c’est notre monde commun lorsqu’il cesse de se penser politiquement.
Ce mot, apparemment tendre, fabrique du consentement : il permet au pouvoir d’apparaître comme bienveillant tout en perpétuant les inégalités. L’expression « les plus fragiles » se veut parfois bienveillante ; elle s’est faite anesthésiante. À force de vouloir protéger sans transformer, le pouvoir, même “de gauche”, adopte tout l’attirail du néolibéralisme.
Face à cette rhétorique, il ne s’agit pas de nier la fragilité, mais de la politiser. Reconnaître notre vulnérabilité partagée, c’est refuser qu’elle soit instrumentalisée pour justifier la domination. La véritable solidarité ne protège pas les faibles : elle construit des égaux.
Références principales
- Judith Butler, Vie précaire (Amsterdam, 2021)
- Didier Fassin, La raison humanitaire (Seuil, 2010)
- Luc Boltanski, La souffrance à distance (Métailié, 1993)
- Pierre Bourdieu, La Misère du monde (Seuil, 1993)
- Sandra Laugier, Éthique du care (PUF, 2011)
- Martha Nussbaum, La fragilité du bien (PUF, 1995)
- Joan Tronto, Un monde vulnérable (La Découverte, 2009)
- Nancy Fraser, Justice interruptus (La Découverte, 2005)
- Cynthia Fleury, La fin du courage (Fayard, 2010)
