Quand je posais des questions à mes parents sur le capitalisme pour essayer de comprendre pourquoi c’était le modèle dominant, ils me répondaient souvent : “le capitalisme, c’est le moins pire des systèmes”. Par la suite, j’ai entendu cette phrase et ses variantes de la bouche de plein de gens :
“C’est mieux que l’URSS”, “c’est comme la démocratie actuelle, c’est pas idéal, mais on n’a pas trouvé mieux”. Et surtout “au moins avec le capitalisme, on a quasi tous de quoi manger”.
La promesse du capitalisme en matière d’économie est bien celle-ci : fournir de l’abondance, de la nourriture en quantité suffisante et un minimum de confort pour le plus grand nombre. Au contraire, le communisme apporterait la pauvreté pour tous, les queues infinies devant les magasins, les pénuries, la corruption… Le capitalisme promet aussi la procuration d’une myriade de plaisirs : consommer ce que l’on veut, quasiment quand on veut, vêtements, fast food, voitures, beaux objets en tout genre… comme une sorte de machine à générer plaisirs et désirs.
Ces récits je les entends depuis que je suis petite, mais aujourd’hui quelle réalité y a-t-il derrière ?
Peut-on encore parler d’abondance, et si oui, d’abondance pour qui ?
Peut-on vraiment dire qu’un système fonctionne si bien quand il détruit notre milieu de vie au point de menacer la vie humaine sur terre ? Quelle abondance produirait-il quand il détruit ce qui nous fait vivre ?
Comment peut-on encore parler d’abondance quand depuis plusieurs années, les travailleurs évoluent dans un environnement qui les empoisonnent et vivent moins longtemps en bonne santé ? Quand on sait à quel point non seulement les corps, mais aussi les esprits sont usés par ce système ?
En réalité, le capitalisme ne produit pas de l’abondance, mais de la rareté. Il ne produit pas de l’abondance, mais de la pénurie.
Et s’il y a eu des périodes où cela était moins manifeste parce qu’une partie de la classe travailleuse se vivait comme classe moyenne, le phénomène est bien plus prégnant aujourd’hui et n’échappe plus à grand monde.
À une échelle globale, les entreprises capitalistes détruisent très directement les milieux de vie de millions de gens pour produire leurs marchandises, à commencer par des terres riches en ressources dans les pays du sud au profit des pays du nord. C’est Coca-Cola qui pompe l’eau et la pollue en Inde ; Nestlé en Amérique du nord, mais aussi à Vittel en France, où Nestlé pompe beaucoup trop d’eau et finit par endommager les milieux. Plus près, c’est aussi la destruction des sols en Loire-Atlantique et la mise en danger des nappes phréatiques pour l’extraction du sable par Lafarge et GSM pour produire du béton. Il n’y a pas de création de valeur sans destruction préalable. Et ce sont les populations les plus précarisées par ce système qui en font directement les frais.
C’est sans compter les dérèglements climatiques dus au capitalisme qui produisent également des pénuries. Les sécheresses, mais aussi les fortes pluies, provoquent des pénuries alimentaires. Les sécheresses en 2022 avaient également fortement impacté la production d’énergie : certains barrages étaient à sec ; EDF a dû éteindre certains réacteurs nucléaires faute d’eau en quantité suffisante pour les refroidir… Conséquence : nouvelle explosion des prix de l’énergie.
A cela, on peut ajouter la progression de la pauvreté en France : de plus en plus de gens n’ont plus les moyens de répondre à leurs besoins fondamentaux, ce qui met directement à mal la promesse de confort et d’abondance. Cela se traduit notamment par le fait qu’en 2024, 32 % des Français-es ont déclaré parvenir tout juste à répondre à leurs besoins essentiels. Et 13 % déclarent ne pas y parvenir.
Doit-on citer tous les paradoxes auxquels on assiste, avec d’un côté l’opulence, le gaspillage à tout va et de l’autre, les privations et la grande pauvreté ?
Aujourd’hui, il y a en France 330 000 personnes qui vivent à la rue, tandis que le pays compte plus de 3 millions de logements vacants. Ce nombre énorme a augmenté de 60 % depuis 1990 !
Insee
Si on y ajoute les 3,5 millions de résidences secondaires et les 8,5 millions de logements sous-occupés, on se retrouve face à une surabondance dans un contexte où les dirigeants parlent sans cesse de crise du logement. Seulement, ces logements ne sont pas forcément au bon endroit, puisqu’on a élu des territoires attractifs et d’autres s’enfoncent dans le déclin. On se retrouve donc dans une situation absurde de laisser des gens vivre dans des conditions indignes alors qu’on pourrait les loger convenablement.
On voit d’un côté les super-consommateurs d’énergie, parmi les classes supérieures ou des entreprises produisant des marchandises délétères, tandis que 12 millions de personnes ont du mal à payer leurs factures d’énergie ou renoncent à se chauffer. On n’a pourtant jamais produit autant d’énergie qu’aujourd’hui !
De la même façon, on gaspille de la nourriture en masse, mais 37 % des personnes vivant en France se déclarent en insécurité alimentaire en 2023, soit trois fois plus qu’il y a huit ans… !
Bilan : non, le capitalisme ne produit pas de l’abondance.
En réalité, c’est dans l’ADN même du capitalisme que de produire des pénuries et de la rareté, puisque ce qui est abondant ne vaut rien.
C’est d’ailleurs pour cela que les libéraux ont toujours tenté de montrer que ce qui était gratuit était gâché, saccagé par les gens. L’écologiste américain, et libéral, Garett Hardin, publiait ainsi en 1968 le fameux texte, “La Tragédie des Communs” arguant que tout ce qui n’est pas privé, tout ce qui n’appartient pas à quelqu’un n’a pas de valeur, car quand c’est gratuit et que ça n’appartient à personne, les gens maltraitent la ressources, en ne pensant qu’à eux. Les communs seraient ainsi surexploités parce qu’ils n’appartiendraient à aucun individu particulier ; les puits et l’eau seraient gaspillés par des individus uniquement mus par leurs intérêts personnels. Ce récit s’appuie sur la croyance ou plutôt la conception libérale qui veut que les êtres humains soient des calculateurs égoïstes de leurs intérêts particuliers et qu’il s’agit de réguler cette nature humaine par le marché.
Au contraire, l’étude des communaux et des communs qui ont perduré parfois pendant des siècles prouvent l’exact contraire : l’économiste et prix Nobel d’économie, Elinor Ostrom a démontré, à partir d’études empiriques, que des systèmes communautaires peuvent gérer durablement des ressources partagées sans passer par la privatisation ou la gestion étatique centralisée. Dans son ouvrage majeur, Governing the Commons (1990), elle identifie huit principes fondamentaux qui permettent aux communautés de créer des institutions résilientes pour préserver des communs comme l’eau, les forêts ou les terres agricoles. Ostrom montre que ces pratiques sont souvent plus efficaces.
Mais ce n’est pas l’efficacité, la résilience ni le partage et le soin des ressources vitales qui préoccupe le capitalisme. Seule la valeur économique intéresse ce système. C’est bien en termes de valeur économique que ce qui est abondant ne vaut rien. C’est pourquoi il faut créer de la rareté pour créer de la valeur, en transformant donc ce qui est gratuit ou abondant en marchandise.
La première chose qu’il fallut privatiser pour permettre la formation du capitalisme fut la terre. Karl Polanyi dans La Grande Transformation décrit ainsi le phénomène d’accumulation primitive en Angleterre, soit le mouvement historique des enclosures qui consistait à clôturer les champs communaux dont dépendait la subsistance d’une part énorme des villageois-es entre le XVIe et le XVIIIe siècle (le même processus se produira en France un peu plus tard). La destruction des communaux ou des communs a transformé la terre en marchandise : une ressource quantifiable et valorisable. C’est même la transformation de la terre en “ressource”, soit un moyen pour répondre à des préoccupations purement humaines et économiques. Cette grande transformation a privé de moyens de subsistance une grande partie de la population alors contrainte de vendre sa force de travail dans les nouvelles usines pour survivre : c’était nécessaire pour permettre à la révolution industrielle d’advenir.
Pour marchandiser la terre, il suffit de la rendre rare, de supprimer l’abondance : c’est ce qu’on appelle l’accumulation primitive, qui est en fait un phénomène que le capitalisme reproduit à l’infini. On le comprend à travers certains exemples récents.
En 1971, peu de temps après la mise en place de la sécurité sociale, Pompidou et son gouvernement considèrent que l’accès trop facile aux soins produit une inflation des soins : les gens en profitent, ils n’ont pas vraiment besoin de tous ces soins ! Est alors mis en place le numerus clausus pour limiter le nombre de médecins et donc le nombre de soins, produisant ainsi de la rareté. C’est un pas important vers la privatisation de la santé. Bien sûr viendra ensuite la Tarification à l’acte, qui finit de faire de chaque acte de santé une marchandise quantifiable, valorisable.
Ces dernières années, nous avons également assisté à la marchandisation des actes de soin, ou du care. S’occuper des enfants, des personnes âgées, des personnes malades, prendre soin des foyers, etc. : toutes ces activités de soin appartiennent à la sphère dite reproductive, chargée de reproduire la force de travail. La sphère productive dépendait alors fortement des activités reproductives assurées principalement les femmes. Des féministes des années 1970 ont ainsi tenté de visibiliser la sphère reproductive et le rôle des femmes dans l’économie productive : en montrant à quel point la sphère productive en dépend, elles voulaient montrer le rôle des activités domestiques dans le développement du capitalisme.
Le système capitaliste génère une raréfaction des relations humaines, un isolement croissant des individus et la destruction des liens de solidarité. Pour répondre aux manques produits par le système lui-même, des marchandises de soin sont nées. Faute de temps pour prendre soin de chez soi ou se nourrir, les personnes les plus à l’aise économiquement vont recourir à des services assurés par des personnes, souvent immigrées, du moins toujours précaires. Les aides à domicile, les personnes livrant de la nourriture, les personnes s’occupant des enfants, des personnes âgées,… viennent assurer un service marchand autrefois assuré par la communauté elle-même. Le soin est ainsi devenu une nouvelle sphère marchande, un nouveau marché lucratif (on va jusqu’à parler de la silver economy pour parler du marché que représentent les personnes âgées, dépendantes). Les dernières révélations sur les Ehpad du groupe Orpea ou les crèches privées du groupe People and Baby montrent la même chose : comment est fait du soin un business lucratif au mépris des personnes soignées et soignantes.
Dans le même temps, les personnes les plus aisées n’ont aucune peine à avoir accès aux meilleurs soins : cliniques privées, métiers de “nouveaux serviteurs” pour leur livrer à manger, leur faire le ménage, s’occuper de leurs enfants, leurs donner des cours de langue dans des instituts ou colo huppées, maisons de retraite de luxe…
Conséquence a priori paradoxale : on se retrouve dans une situation d’abondance de valeur économique, et de pénurie de valeur d’usage. On produit énormément, mais une classe sociale s’accapare la valeur économique produite par toutes et tous, réduisant à la pauvreté un nombre croissant d’entre nous.
Et cela ne risque pas de s’améliorer. Car malgré le fait que nous produisions toujours plus de valeur économique et que les riches soient toujours plus riches, la bourgeoisie risque de continuer de se radicaliser.
“Ces gens-là ont compris que, s’ils voulaient survivre à leur aise, il ne fallait plus faire semblant, même en rêve, de partager la terre avec le reste du monde ».
Bruno Latour
C’est peut-être d’ailleurs comme cela qu’il fallait interpréter les déclarations de Macron sur “la fin de l’abondance” à l’été 2022 : “Ce que nous sommes en train de vivre est de l’ordre d’une grande bascule ou d’un grand bouleversement ». Les dérèglements climatiques viennent attaquer les possibilités d’une accumulation illimitée car l’accès aux ressources vitales devient de plus en plus tendu. Comme le disait Bruno Latour en 2017 dans Où atterrir ? : “Ces gens-là ont compris que, s’ils voulaient survivre à leur aise, il ne fallait plus faire semblant, même en rêve, de partager la terre avec le reste du monde ». La grande bourgeoisie fait sécession, n’a que faire de respecter le droit international, l’Etat de droit ou tout ce qui ferait obstacle à son projet. C’est Trump qui parle d’annexer le Groenland pour “sécuriser” son pays, mais aussi le canal de Panama ou le Canada. C’est Netanyahu, avec le soutien des Etats Unis qui entreprend un génocide des Palestinien-nes, occupe le Golan en Syrie, ou encore le sud du Liban : la justification est toujours celle de la sécurité, tout en en profitant pour récupérer les terres les plus fertiles, de Palestine ou du Golan, et en détruisant les milieux de vie de centaines de milliers de gens.
Par la guerre, par l’accaparement, la bourgeoisie et les puissances impérialistes créent de la rareté et vont toujours plus loin, toujours plus fort.
La question c’est maintenant la voie pour s’en sortir.
Nous pouvons tenter d’esquisser quelques pistes.
S’attaquer à production de rareté et à l’accaparement, et recréer de l’abondance
Revenons à l’exemple du logement : en France, 50 % des logements mis en location sont détenus par 3.5 % des foyers du pays, qui possèdent au moins 5 logements – à eux seuls ils détiennent 37 % des logements situés dans le centre des grandes villes, contre 24 % sur l’ensemble du territoire. Cette concentration montre bien que pour une minorité de gens, le logement est une marchandise, un moyen de se faire de l’argent sur le dos de locataires dépendants de cette situation.
Si les capitalistes détiennent le moyen de production, ils détiennent aussi les logements des travailleurs et des travailleuses. Se constituer en syndicat habitant et trouver les failles pour faire plier les multipropriétaires est une piste sérieuse à creuser. D’autant plus ceux des multi-propriétaires qui refusent de rénover thermiquement les logements, laissant leurs locataires payer des factures d’énergie astronomiques. C’est notamment ce que tente de faire la fédération de syndicats d’habitants Locataires Ensemble : l’organisation plaide pour une réquisition de ces logements, leur socialisation puis communalisation (transformation en communs) : que les collectivités territoriales reprennent la propriété de ces logements, les rénovent et les transforment en communs inaliénables. Les personnes y vivant pourraient avoir la propriété d’usage, mais pour sortir définitivement le logement du marché, la propriété du foncier et du bâti devrait être transférée à une entité non lucrative. Les habitant-es collectivement, aidés éventuellement d’un bailleur, pourraient prendre le soin et la charge des logements.
Pour lutter contre la production de rareté, soit la marchandisation des logements, se battre contre les multi-propriétaires dans nos villes et contre l’expansion d’Airbnb sont deux batailles majeures pour desserrer l’étau dans lequel sont prises les classes populaires.
Par ailleurs, comme nous l’avons vu précédemment, il y a une abondance de logements, mais pas forcément là où il faut. Dans cet océan d’abondance de logements, on a créé la rareté des logements “aux bons endroits” : les zones rurales et les petites communes, en particulier, celles mises au ban de la mondialisation des échanges et en manque de services publics, concentrent une grande partie de ces logements inoccupés.
La mondialisation et l’Etat qui l’encourage à travers des politiques de métropolisation, met en concurrence les territoires qui se font eux-mêmes la compétition. Conséquence : cela opère un tri entre des territoires dynamiques et attractifs où on peut travailler et donc où il faudrait vivre (le logement va donc s’y faire rare), et des territoires hors de la compétition, en déclin, où le logement ne vaudra pas grand chose, mais nos vies non plus. Même les territoires où nous acceptons de vivre sont devenus rares.
S’attaquer aux politiques de métropolisation et les enrayer n’est pas chose aisée, et les stratégies communalistes impliquant d’utiliser tous les leviers à disposition, dont celui des élections paraissent pertinentes. Cela implique de lutter au cœur des métropoles contre les projets qui incarnent la métropolisation et de montrer les impacts sur les territoires alentours. A Nantes, nous avions ainsi montré les conséquences d’un projet de destruction du CHU actuel pour en construire un nouveau, plus petit, sur une zone inondable, avec un accès moindre aux soins (en tablant sur l’ambulatoire à gogo) : on prend le sable dans des carrières du département, qui grignotent les terres agricoles et les nappes phréatiques, pour produire du béton. Et on rebouche les trous béants avec les déchets du BTP, notamment la destruction de l’Hôtel Dieu à Nantes. Pour des raisons financières et de construction d’une ville carte postale et apte à la compétition européenne, on est prêts à faire des choix qui ont peu de sens du point de vue sanitaire ou écologique, et on se refuse à voir d’autres alternatives.
La perspective de la subsistance et du luxe communal
Nous vivons dans un pays voire un continent où la promesse de l’abondance pour le plus grand nombre n’est plus tenue. Malgré la production industrielle, trop nombreux sont celles et ceux qui ne parviennent plus à se loger, s’alimenter, se chauffer, se soigner comme il le faudrait pour vivre dignement.
La promesse du capitalisme libéral était de nous libérer des questions de subsistance pour se consacrer à une certaine liberté. Non seulement cette promesse ne tient que pour une partie toujours plus mince de la population, mais en plus, nous ne pouvons nous satisfaire d’une promesse de liberté abstraite. Et si la véritable liberté était de s’occuper collectivement de notre subsistance, la subsistance pour toutes et tous ?
Pour beaucoup, la subsistance n’est pas une perspective enviable.
Il faut d’abord le dire : s’il y a eu ces dernières années une mode du Do It Yourself qui a enjaillé une partie de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie, avec un beau vernis marketing, le fait de prendre soin de sa maison, de construire et d’aménager soi-même son logement, son jardin, ou encore de cuisiner, sont des activités qui rendent fiers et fières une partie énorme d’entre nous. Ces activités qui ont trait à faire l’expérience de son autonomie dans un monde si contraint et humiliant ne sont pas des activités bourgeoises, bien au contraire. Ces activités partent d’obligations, mais incluent davantage de possibilités créatrices que la plupart des activités salariées. On se souvient alors du mouvement des Castors : des ouvriers construisaient ensemble leurs maisons. En s’y mettant à plusieurs, ils et elles mutualisaient les achats et faisaient des économies sur les matériaux ; apprenaient ensemble et le fait de faire plusieurs fois la même chose, facilitait la tâche ;… Les constructions des Castors sont à la fois une sorte de bon plan, un moyen d’accéder à la propriété privée et au mythe du pavillonnaire, mais dans une démarche collective qui augmente le degré d’autonomie des personnes concernées.
La subsistance est négativement connotée dans une culture capitaliste. D’abord parce que le capitalisme est censé permettre un au-delà très au-delà de la subsistance. On a démontré que non. Mais aussi parce qu’il comporte cette idée d’une subsistance contraignante. D’ailleurs, le système capitaliste a transformé d’anciennes activités de subsistance en loisirs (comme se reconnecter à la nature en jardinant), comparable avec le foot ou la natation, et avec le même niveau de nécessité.
Dans la société actuelle, ce qui est désirable, c’est l’opposé de la subsistance, c’est le luxe : ce qui pétille, scintille, illumine. Le luxe, c’est le hors gamme, ce qui est rare et singulier. Il se distingue par son caractère unique, ce qui permet de se distinguer des autres, d’avoir ce pouvoir et cette liberté, quand la subsistance nous ramène à la condition commune, à la masse.
Alors abolissons le luxe ostentatoire, et instituons le luxe communal, le luxe en commun. Le luxe communal est un slogan communard que l’on retrouve dans le manifeste de la Fédération des artistes de Paris (1871). Il avait pour ambition de soustraire l’art au marché, de réconcilier l’art et la vie quotidienne pour intégrer l’esthétique dans la vie de tous les jours. C’est la société industrielle qui a fait de la quotidienneté, des objets du quotidien et communs des objets moches, peu attrayants, futiles, vite obsolètes. Le luxe communal promeut le beau et l’esthétique dans les objets et la vie quotidienne, pour rendre le luxe et la beauté accessibles à toutes et tous. C’est particulièrement notable dans certains héritages postérieurs à la Commune : par exemple, les bourses du travail qui étaient dans de très beaux bâtiments, alors que maintenant même les bâtiments publics les plus majestueux sont vendus pour en faire des hôtels de luxe ou autres, ou alors sont fermés dans les campagnes. Contre l’idée des Versaillais que l’égalité conduit à la pauvreté ou à la misère, les communards dénoncent l’organisation de la pénurie et de la rareté. Le luxe communal, c’est la volonté de réenchanter le quotidien, un luxe pour tous.
« Le comité concourra à notre régénération, à l’inauguration du luxe communal et aux splendeurs de l’avenir et à la République universelle. »
Manifeste de la fédération des artistes, 1871
