Qu’est-ce que le communalisme ?
Un socialisme
Le communalisme est un courant politique, qui appartient à la famille des socialismes. Comme d’autres doctrines (par exemple : le marxisme, l’anarchisme social, le socialisme utopique, le coopérativisme,…), il vise la transformation sociale, en présupposant qu’une société humaine, dans certaines conditions, est en capacité de se penser, de s’améliorer, voire de produire une société “nouvelle”.
…avec une force contemporaine
Les deux plus importantes révolutions socialistes contemporaines s’inspirent plus ou moins directement du communalisme : au Chiapas, dans le sud du Mexique, depuis 1994, où il s’est mêlé à la tradition zapatiste et aux influences indigènes propres à l’Amérique latine ; dans le Nord de la Syrie, depuis 2011, sous l’impulsion du mouvement kurde, où il s’est mêlé à des influences marxistes et écoféministes, et où s’est développée la doctrine plus spécifique du confédéralisme démocratique.
C’est donc un courant contemporain, actuel et vivant, qui apparaît comme une voie pour revitaliser le mouvement socialiste après l’effondrement de la plupart des expériences issues du marxisme-léninisme. Cependant, même s’il s’inspire d’expériences historiques anciennes, sa constitution en tant que courant spécifique est relativement récente et inachevée. L’avenir dira s’il donne naissance à un courant unifié ou constitue une source d’inspiration pour une variété d’expériences et de nouvelles théories.
Une référence aux communes
Comme son nom l’indique, le communalisme fait référence à la commune. Si aujourd’hui, on entend par là essentiellement une subdivision administrative, pour le courant communaliste, la commune est un espace politique privilégié, qui peut devenir la base d’une nouvelle organisation sociale. En effet, historiquement, la démocratie émerge dans des villes où des habitants revendiquent de participer à l’exercice du pouvoir. Ils font alors face à des souverains locaux, nationaux, impériaux, ou encore à des classes sociales dominantes.
La Commune de Paris de 1871 est l’expérience qui vient le plus spontanément en tête pour situer les origines du communalisme. Événement marquant de son époque, plus encore que les autres communes insurrectionnelles de la même période, elle bénéficie d’un écho considérable, en influençant des auteurs de tous les champs du socialisme qui la soutiennent unanimement. Pendant trois mois, sous le mot d’ordre d’une République Sociale, de nombreuses mesures mises en œuvre donnaient à voir ce que pouvait être un démantèlement progressif de certaines structures étatiques et capitalistes. Cette Commune se distingue par le nombre et la variété d’acteurs politisés mobilisés, par la richesse de ses expérimentations dans de multiples domaines. Pour autant, elle n’en constitue pas le modèle idéal, ne serait-ce que parce qu’elle a échoué. Mais surtout, on doit souligner qu’elle n’a pas directement fait naître le courant communaliste : elle est plutôt la dernière expérience qui a fédéré activement les différentes tendances du socialisme. De fait, pendant un siècle, le terme même de communalisme est tombé dans un relatif oubli. Depuis une trentaine d’années, il revient progressivement. La théorisation moderne du communalisme est souvent associée au nom de Murray Bookchin, qui a participé à réintroduire cette hypothèse stratégique.
Si les communalistes insistent sur la nécessité de s’impliquer dans la vie politique locale, ils considèrent que ce travail doit idéalement être fait au niveau international. Pour autant, c’est bien là où nous vivons que les changements se passent concrètement, et c’est en nous préoccupant de cette dimension quotidienne que nous pouvons faire en sorte que les pratiques correspondent à nos projets.
Au-delà du municipalisme
Pour partie, cette action se rapproche de la pratique du municipalisme, telle qu’elle a été mise en œuvre à partir de la fin du XIXe siècle, à travers la participation aux élections municipales de forces radicales. Les bastions municipaux ainsi conquis avaient alors permis l’émergence d’un socialisme ou d’un communisme municipal, se traduisant à la fois par des conquêtes sociales immédiates et le renforcement de la conscience de classe sur le long terme (par exemple, via l’ouverture de lieux culturels, de cafés municipaux, de bibliothèques, de colonies de vacances, de lieux d’éducation populaire). La perspective municipaliste a récemment elle aussi fait son retour, notamment à partir de l’exemple des “villes rebelles” espagnoles en 2015.
Au-delà de cette pratique municipaliste, il peut s’agir de s’appuyer sur les municipalités ainsi conquises pour appuyer des institutions qui vont durer et s’autonomiser de la mairie, et donc survivre à une potentielle alternance. Par exemple, en octroyant des statuts spécifiques à des espaces ainsi soustraits à la logique du marché, ou d’assemblées habitantes qui ont la main sur certains pans de la vie sociale. Ces assemblées ont pour fonction de servir d’école politique, de faire émerger des conflits de classe, et de préfigurer l’organisation à venir de la commune en prenant en charge certaines fonctions. Pour cela, des militants organisés doivent y participer activement, afin de pousser un agenda radical. Il s’agit là d’une recherche pragmatique de moyens pour renforcer notre camp social.
Dans des contextes insurrectionnels, il s’agit de mettre en place de manière accélérée le même genre de fonctionnement : les communes deviennent alors les fers de lance d’une nouvelle politique, tandis que les organisations communalistes mènent la lutte à des échelles plus larges et imposent progressivement la légitimité des assemblées habitantes pour la gestion quotidienne des communes.
Cette stratégie s’inspire de multiples expériences historiques : les sections parisiennes de la Révolution française de 1793, les soviets de 1917, les cantons aragonais et catalans de 1936, et plus largement du mouvement communal qui a concurrencé le modèle féodal à partir du XIIe siècle.
Dans ces différentes expériences, on retient souvent ce qu’il s’est passé à un niveau très général, symbolique et national, tandis que les transformations de la vie quotidienne ont été souvent profondes, et ont permis de modifier matériellement les rapports sociaux.
Outre ces exemples issus du monde occidental moderne, une multitude de sociétés se sont organisées de manière proches d’un modèle “communal” : certains auteurs parlent ainsi de “communalisme inca”, d’expériences de type communalistes en Mésopotamie, ou encore de la confédération huronne, qui a inspiré plus directement les penseurs des Lumières.
Ce que le communalisme retient du marxisme
Le projet politique du communalisme est assez proche du communisme, en particulier au sens que Marx et Engels ont donné à ce terme : c’est-à-dire la construction d’une société sans classes, ayant dépassé le capitalisme en tant que mode de production et en tant que structure sociale, dans laquelle l’Etat serait démantelé et rendu inutile par l’émergence d’une organisation sociale et politique rationnelle.
Alors que les marxistes évitent généralement de décrire dans le détail ce à quoi pourrait ressembler une telle organisation sociale, parce qu’ils estiment qu’elle doit émerger par le biais d’un processus que nous ne pouvons pas anticiper, le projet communaliste l’esquisse davantage.
Le communalisme se distingue d’autres courants socialistes par la stratégie qu’il propose pour réaliser ce projet. Alors que l’idée dominante des socialismes du XXe siècle est la prise du pouvoir au niveau des Etats nationaux (notamment via la participation aux élections des gouvernements centraux, des révoltes populaires armées ou non), cette stratégie montre certaines limites. Cela conduit des militants socialistes à insister sur l’importance du niveau international (comme le fait le trotskysme) et des niveaux locaux et régionaux.
Du marxisme on retient aussi que la conscience est directement liée à la pratique, et donc au mode de production tel qu’il est réellement vécu. La manière de s’organiser et de vivre le travail influence sans doute la tendance politique. Un travail – par exemple ouvrier – où l’on voit directement le résultat sans pouvoir néanmoins se préoccuper du sens, un travail à la chaîne ou dirigé par une application numérique ne produisent pas les mêmes conceptions. Les modalités modernes du travail, fortement bureaucratisées, nous habituent à voir les rapports sociaux comme une affaire complètement extérieure, où nous avons rarement une prise complète sur les choses. Il faut donc penser l’organisation d’un nouveau mode de production en fonction de cette donnée essentielle. À quoi ressemble un mode de production proprement communaliste ? Comment le faire advenir ?
Un pari d’actualité
L’horizon de la prise du pouvoir au niveau des Etats nationaux s’éloigne dans de nombreux pays pour des forces socialistes révolutionnaires, quel qu’en soit le moyen, non seulement du fait de la naturalisation du système capitaliste dans les esprits, mais aussi d’un système perfectionné de propagande, de la force du néofascisme, et d’une militarisation accrue de l’Etat. Ainsi dans les pays européens, la perspective d’un changement radical par le biais d’une victoire électorale semble improbable à court terme, tout autant qu’un éventuel soulèvement suffisamment massif et orienté pour déclencher un processus révolutionnaire.
Une société non capitaliste n’est pas en elle-même idéale ; il existe des systèmes hiérarchiques, des structures de classes et des mécanismes aliénants ; il ne s’agira pas de revenir à un Âge d’or prémoderne, ni à une phase précédente du capitalisme.
Un communalisme actuel, surtout dans les pays de capitalisme avancé, doit prendre en compte la centralité du modèle capitaliste, et ses ramifications dans la constitution des régimes politiques, mais aussi des cultures, de la famille, de la structure psychique des individus.
Un écologisme social
Il doit aussi prendre en compte la crise écologique, et la réponse ne sera pas simplement la relocalisation des activités économiques, mais aussi une transformation profonde de notre manière d’aménager les villes et l’habitat de manière générale. Dans une perspective communaliste, cette transformation peut être le fait d’assemblées habitantes et de diverses formes d’organisations qui nous permettent de reprendre du pouvoir sur nos conditions de vie, et de définir les besoins qui doivent être pris en charge collectivement.
Notre époque est marquée par des crises globales aux impacts localisés : nous voyons se multiplier les scènes de chaos climatique et sanitaire, pour lesquelles la capacité d’auto-organisation locale est indispensable, de même qu’une coopération internationale, et non simplement nationale.
Quel mode de production communaliste ?
Il faut probablement l’envisager en partie comme pratique de subsistance. C’est-à-dire d’abord en replaçant au cœur de nos préoccupations les questions aussi basiques et éminemment politiques que notre manière d’organiser nos vies quotidiennes, notre habitat, notre alimentation, notre habillement, etc. Mais aussi d’envisager leur prise en charge collective, au moins sur certains points clés, en suivant en cela la “Commission des subsistances” de la Commune de Paris.
Il faut ensuite permettre l’appropriation de l’espace : ce que nous entendrons par là, c’est d’abord un ensemble de réformes foncières pour que l’usage des terrains et des bâtiments soit possible en pratique. Le terme d’appropriation ne fait néanmoins pas référence à la propriété, et encore moins à un simple transfert de propriété, mais bien à cette transformation dans l’usage et l’aménagement des espaces physiques. L’appropriation constitue le renversement de l’espace actuellement dominé par les logiques marchandes : comment des territoires organisés par et pour l’efficacité capitaliste (métropoles, quartiers d’affaires, autoroutes, centres commerciaux,…) pourront être réaménagés, investis par des habitants. Ici, l’appropriation est l’autre nom du travail émancipé, dans une perspective beaucoup plus ouverte que cela nous entendons par le travail – désormais synonyme d’exploitation.
La pratique concrète n’est pas strictement celle de la production matérielle : il s’agit aussi d’une pratique active de cohabitation, de voisinage. Autrement dit, d’encourager une pratique de la conflictualité sociale qui dépasse le cadre d’institutions, qui déborde, au travers des clubs, des associations, une multiplicité d’espaces de discussions d’organisations et de débats. Cette émulation permet une réappropriation de la vie quotidienne, qui n’est pas qu’une vie vécue sous le mode du privé – et encore moins du salariat ou de la consommation.
L’essor d’une telle culture de l’association et la pratique active d’une politique du quotidien est nécessaire mais non suffisante à la mise en place d’une stratégie communaliste.
Une stratégie invitant à l’action ici et maintenant
Les communalistes imaginent une organisation sociale qui ne soit pas basée sur la religion et la transcendance : ni celle du capitalisme qui implique de déléguer notre raison au fonctionnement du marché, ni celle de l’Etat qui apparaît comme une entité extérieure à la société. L’hypothèse communaliste implique leur démantèlement progressif, et la constitution d’une société sur des bases rationnelles. À travers le développement d’un nouveau mode de production et de nouvelles institutions, il est possible de dépasser l’actuel antagonisme de classes sociales, et des hiérarchies (de race ou de classe) sur lesquelles s’appuie la dynamique capitaliste.
Pour cela, il nous faut organiser une action politique qui mêle des tâches plus classiques (par exemple formuler et porter des propositions immédiates et concrètes, structurer une organisation) et d’autres plus spécifiques (s’appuyer sur des leviers de pouvoir là où nous vivons pour déclencher des transformations et construire des rapports de force).
En invitant à l’action pour transformer nos lieux de vie, le communalisme est aussi une perspective réjouissante à court terme pour dépasser notre impuissance politique, et le défaitisme généralisé.
